***
Quelle
est la Noble Vérité de la Souffrance ?
La
naissance est souffrance, la vieillesse est souffrance et la mort est
souffrance. Etre séparé de ce qu'on aime est
souffrance, ne pas obtenir ce que l'on désire est souffrance
:
en résumé, les cinq catégories
d'attachements
sont sources de souffrance.
Il
y a la Noble Vérité de la Souffrance : telle fut
la
vision, révélation, sagesse, connaissance et
lumière
qui s'éleva en moi au sujet de choses jusqu'alors non
exprimées.
Cette Noble Vérité doit être
pénétrée par une
compréhension complète
de la souffrance : telle fut la vision,
révélation,
sagesse, connaissance et lumière qui apparut en moi au sujet
de choses jusqu'alors inexprimées.
Cette Noble Vérité
a été pénétrée
par une
compréhension complète de la souffrance : telle
fut la
vision, révélation, sagesse, connaissance et
lumière
qui apparut en moi au sujet de choses jusqu'alors
inexprimées.
[ SAMYUTTA NIKAYA - LVI 11 ]
La
Première Noble Vérité et ses trois
aspects est
la suivante : Il y a souffrance, dukkha. Dukkha doit être
comprise. Dukkha a été comprise.
C'est
un enseignement très habile, car il est exprimé
au
moyen d'une formule simple, facile à mémoriser ;
il est
également applicable à tout ce qu'il est possible
d'expérimenter, de faire ou de penser, en matière
de
passé, de présent ou de futur.
La
souffrance, dukkha, est une expérience que nous partageons
tous. N'importe lequel d'entre nous souffre, où qu'il soit.
Les êtres humains souffraient par le passé dans
l'Inde
antique, ceux de l'actuelle Grande Bretagne souffrent aussi et tous,
dans le futur, continueront à souffrir... Qu'avons-nous en
commun avec la reine Elizabeth ? - nous souffrons. Que
partageons-nous avec un clochard de Charing Cross ? - la souffrance.
Tous les niveaux sociaux sont concernés, des plus
privilégiés
aux plus démunis. N'importe lequel d'entre nous,
où
qu'il soit, fait l'expérience de la souffrance. C'est un
lien
qui nous relie tous les uns aux autres, quelque chose qui est
familier à chacun d'entre nous.
Lorsque
nous évoquons la souffrance humaine, cela éveille
notre
inclination à la bonté. Mais, si nous parlons de
nos
opinions - de ce que je pense ou de ce que vous pensez en
matière
de politique ou de religion - alors nous sommes capables de partir en
guerre. Je me souviens avoir vu un film à Londres, il y a
une
vingtaine d'années, qui présentait les Russes
sous un
jour humain. Il montrait des femmes et leurs
bébés,
ainsi que des hommes qui jouaient avec leurs enfants. A
l'époque,
cette présentation des Russes était inhabituelle
car la
propagande occidentale les dépeignait comme des
êtres
froids, sans coeur - de véritables reptiles - de sorte qu'il
était impossible de les considérer comme des
êtres
humains. Si vous voulez tuer des gens, il vaut mieux les percevoir
ainsi ; vous devez inventer ce genre d'images. Il vous devient bien
plus difficile, voire impossible, de tuer quelqu'un si vous
réalisez
qu'il souffre des mêmes souffrances que vous. Vous devez vous
imaginer une horrible crapule sans coeur ni sens moral dont il vaut
mieux se débarrasser. Vous devez vous convaincre que ces
gens
sont des êtres fondamentalement mauvais et qu'il est juste
d'éradiquer le mal. Dans cette optique, les bombarder ou les
mitrailler devient justifiable. Si vous gardez à l'esprit
notre lien commun qu'est la souffrance humaine, vous devenez bien
incapable de commettre ce genre d'atrocité.
La
Première Noble Vérité n'est pas une
doctrine
métaphysique pessimiste qui affirme que tout est souffrance.
Notez bien la différence qui existe entre une doctrine
métaphysique constituant une prise de position en ce qui
concerne l'Absolu et une Noble Vérité
présentée
comme moyen de réflexion. Une Noble
Vérité est
une vérité que nous utilisons pour
réfléchir
; ce n'est pas un absolu, ce n'est pas L'Absolu. C'est sur ce point
que beaucoup d'occidentaux sont désorientés, car
ils
interprètent cette Noble Vérité comme
une espèce
de dogme métaphysique bouddhiste - mais ceci est une erreur
d'interprétation.
On
voit clairement que la Première Noble
Vérité
n'est pas une prise de position absolue, du fait de la
Quatrième
Noble Vérité qui est l'issue à la
souffrance. Il
ne peut pas y avoir la souffrance absolue de même qu'une voie
qui permet de s'en échapper, n'est-ce pas ? Ça
n'est
pas logique. Pourtant, certains, se référant
à
la Première Noble Vérité, soutiennent
que le
Bouddha enseignait que tout est souffrance.
Le
mot Pali dukkha signifie « incapable de satisfaire
» ou «
incapable de soutenir quoi que ce soit », «
toujours
changeant », « incapable de
véritablement nous
donner satisfaction ou de nous rendre heureux ». Le monde
sensuel est ainsi : une vibration naturelle. En fait, ce serait
désastreux si nous trouvions satisfaction dans le monde des
sens, car nous ne chercherions pas au-delà ; nous en serions
complètement prisonniers. Cependant, lorsque nous nous
éveillons à cette expérience de
dukkha, nous
sommes en mesure de trouver une issue ; de ce fait, nous ne sommes
plus constamment prisonniers de la conscience sensorielle.
........

souffrance
et image de soi
Il
est important de contempler la façon dont est
formulée
la Première Noble Vérité. Celle-ci est
exprimée
très clairement par « Il y a la souffrance
»
plutôt que par « Je souffre ». Du point
de vue
psychologique, cette réflexion est beaucoup plus habile.
Nous
avons tendance à interpréter notre souffrance en
termes
de « Je souffre vraiment, je souffre beaucoup et je ne veux
pas
souffrir ». C'est ainsi que notre intellect est
conditionné.
«
Je souffre » a toujours le sens de « Je suis
quelqu'un
qui souffre énormément. Cette souffrance est la
mienne,
j'ai tant souffert dans la vie ! ». De ce fait, tout un
processus d'association se met en route, entre l'image que vous avez
de vous-même et les souvenirs et suppositions qui confirment
cette perception. Vous vous souvenez de ce qui s'est produit alors
que vous n'étiez qu'un enfant... et ainsi de suite...
Mais,
remarquez bien, notre propos n'est pas de dire qu'il y a quelqu'un
qui souffre. Dès que nous la voyons en termes de «
Il y
a souffrance », la douleur n'est plus perçue comme
quelque chose de personnel. C'est tout à fait
différent
de « Oh, pauvre de moi, pourquoi dois-je autant souffrir ?
Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?
Pourquoi
suis-je obligé de vieillir ? Pourquoi est-ce que je dois
faire
l'expérience du chagrin, de la douleur, de la peine et du
désespoir ? Ce n'est pas juste ! Je ne veux pas ! Je ne
désire
que bonheur et sécurité ! » Cette
façon de
penser a pour origine l'ignorance qui complique tout et
dégénère
en problèmes de personnalité.
Pour
permettre à la souffrance de disparaître, il faut
d'abord en admettre consciemment la présence. Mais, dans la
méditation bouddhiste, cette acceptation n'est pas faite
depuis une position telle que « Je souffre », mais
plutôt
à partir de celle de « Il y a présence
de
souffrance ». Ainsi, nous ne sommes pas en train d'essayer de
nous identifier au problème, mais de simplement
reconnaître
son existence. Il n'est pas habile de penser en termes de «
Je
suis quelqu'un d'irritable ; je me mets si facilement en
colère
; comment puis-je y remédier ? ». Ce type de
pensée
déclenche toutes les suppositions renforçant
l'idée
d'une personnalité fixe, qui ne peut être
changée
et il devient très difficile de voir les choses en
perspective. Tout devient très confus, car le sentiment que
ces problèmes et ces pensées sont les
nôtres nous
conduit facilement à vouloir nous en débarrasser
ou à
porter des jugements critiques sur nous-mêmes. Nous avons
tendance à nous attacher et à nous identifier
plutôt
que d'observer, d'être témoin et de comprendre les
choses telles qu'elles sont. Par contre, si nous admettons simplement
la présence d'un sentiment de confusion, de convoitise ou de
colère, notre attitude constitue une réflexion
honnête
sur la nature des choses, réflexion qui n'est pas
basée
- ou du moins pas aussi fortement - sur toutes sortes de suppositions
sous-jacentes.
Essayez
de ne pas considérer ces phénomènes
comme des
fautes personnelles. Observez plutôt leur nature
conditionnée,
impersonnelle, éphémère et incapable
de donner
satisfaction. Continuez à les regarder tels qu'ils sont,
sans
interférer. Nous avons tendance à
interpréter la
vie en nous plaçant du point de vue que « Ce sont
mes
problèmes » et à considérer
que nous
faisons preuve d'honnêteté et
d'intégrité
en réagissant de la sorte. Ainsi, notre vie ne fait que
confirmer ces interprétations, puisque nous continuons
à
fonctionner sur la base de cette hypothèse
erronée.
Mais cette façon d'interpréter la vie est
elle-même
éphémère, insatisfaisante et vide de
substance.
«
Il y a souffrance » est la constatation très
claire et
précise qu'existe à cet instant un certain
sentiment
d'insatisfaction. Cela peut aller d'une légère
irritation à l'angoisse ou au désespoir le plus
profond
: dukkha ne veut pas nécessairement dire «
souffrance
considérable ». Il n'est pas nécessaire
d'être
brutalisé, d'avoir été
interné à
Auschwitz ou à Belsen pour reconnaître l'existence
de la
souffrance. Même la reine Elizabeth est en mesure de dire que
la souffrance existe. Je suis sûr qu'il lui arrive de
connaître
aussi l'angoisse et le désespoir, ou du moins
d'être
irritée.
Le
monde sensoriel est une expérience sensible. En d'autres
termes, nous sommes constamment sujets au plaisir et à la
douleur, à la dualité du samsara. Ceci est la
conséquence du fait que nous possédons une forme
très
vulnérable et de ressentir tout ce qui entre en contact avec
notre corps et ses sens. C'est ainsi. C'est le résultat
d'être
né.

négation
de la souffrance
La
souffrance est une expérience que nous ne souhaitons pas
connaître ; nous voulons simplement nous en
débarrasser.
La réaction habituelle d'un individu ordinaire,
dès
qu'une chose le dérange ou l'ennuie, est de vouloir s'en
défaire ou de la supprimer. On comprend ainsi pourquoi la
société moderne est autant impliquée
dans la
recherche de plaisirs et d'excitations au travers de tout ce qui est
nouveau, surprenant ou romantique. Nous avons tendance à
placer en avant la beauté et les joies de la jeunesse,
tandis
que nous mettons à l'écart tout ce que la vie
offre de
laideur - la vieillesse, la maladie, la mort, l'ennui, le
désespoir
et la dépression. Lorsque nous rencontrons quoi que ce soit
de
désagréable, nous essayons de nous en
débarrasser
et de la remplacer par quelque chose d'agréable. Si nous
ressentons de l'ennui, nous recherchons quelque chose
d'intéressant.
Si nous avons peur, nous essayons de trouver un moyen de nous
rassurer. C'est parfaitement normal de réagir ainsi. Nous
fonctionnons selon ce principe « plaisir-douleur »
qui
consiste à être attiré ou
repoussé. Par
conséquent, si l'esprit n'est pas entier et
réceptif,
il procède par sélection, il choisit ce qu'il
aime et
tente d'éliminer ce qu'il n'aime pas. Une grande partie de
notre expérience doit donc être
supprimée, car il
est impossible de vivre sans être associé
à des
choses désagréables.
Si
nous rencontrons quelque chose de déplaisant, notre
réaction
est de penser « Sauve qui peut ! ». Si quelqu'un se
met
en travers de notre route, « Je vais le tuer ! »
nous
vient à l'esprit. Cette tendance est souvent manifeste dans
le
comportement de nos gouvernants.... Effrayant, n'est-ce pas, de
réaliser que les gens qui dirigent nos nations sont encore
très ignorants et dénués de sagesse ?
! C'est
ainsi, l'esprit ignorant ne songe qu'à exterminer :
« Ce
moustique me dérange, tuons-le ! », «
Ces fourmis
envahissent la pièce, vite, l'insecticide ! ». Une
société anglaise a choisi le nom de «
Rent. O.
Kill », qui signifie « Loué pour tuer
». Je
ne pense pas qu'il s'agisse d'une sorte de mafia britannique ou autre
: cette société est
spécialisée dans la
destruction des êtres nuisibles - le mot « nuisible
»
étant livré à votre libre
appréciation......................................

moralité
et compassion
C'est
parce que notre nature instinctive est d'exterminer - « Si
quelque chose nous barre la route, tuons-le!» - que nous
avons
des préceptes moraux tels que « s'engager
à ne
pas tuer intentionnellement ». Nous pouvons voir cela dans le
monde animal. L'être humain est lui-même un
prédateur
; nous nous estimons civilisés, mais notre histoire est
pleine
de sang - et ça n'est pas une simple figure de style. Elle
est
vraiment composée d'une longue succession de massacres, de
tentatives de justification pour toutes sortes d'injustices commises
à l'encontre d'autres êtres humains - sans parler
des
animaux. Tout cela provient de cette ignorance de base, de cette
impulsivité de l'esprit humain qui nous impose
d'anéantir
sans réfléchir tout ce qui nous
dérange.
Cependant,
par la réflexion, nous pouvons changer cela ; nous sommes en
mesure de transcender ce conditionnement instinctif et animal et de
faire mieux que de nous comporter comme de simples pantins soumis aux
lois de la société, évitant la
violence
seulement par peur des représailles. Nous pouvons vraiment
assumer notre responsabilité et vivre en respectant
l'existence des autres créatures, même celle
d'insectes
et autres « nuisibles ». Nous sommes tous
incapables
d'aimer les moustiques ou les fourmis, mais nous pouvons contempler
le fait qu'ils ont le droit de vivre. Ceci est une réflexion
de l'esprit ; ce n'est pas seulement une réaction comme
«
Vite, l'insecticide ! ». Ainsi, grâce à
notre
capacité de réflexion, nous sommes capables de
voir
que, même si elles nous dérangent et que nous
préférerions les voir partir, ces
créatures ont
le droit d'exister. C'est un exemple d'observation dont est capable
l'esprit humain.
La
même attitude peut être
développée en ce
qui concerne les états mentaux déplaisants.
Ainsi,
lorsque vous êtes en proie à
l'exaspération,
plutôt que de vous dire : « Ça y est, je
recommence à m'emporter ! », vous pouvez penser :
«
Ceci est la colère ». Il en va de même
avec la
peur : si vous la voyez en termes personnels - comme la peur dont
souffre ma mère ou bien mon père, ou encore la
mienne -
tout devient alors un imbroglio confus de différents
personnages tantôt reliés entre eux et
tantôt
séparés. Il devient très difficile
d'avoir
aucune compréhension réelle ; et cependant la
peur dont
je fais l'expérience est la même que celle
ressentie par
ce pauvre chien, « Ceci est la peur ! ». C'est
seulement
cela. La peur que j'ai éprouvée n'est pas
différente
de la peur vécue par les autres. Si nous voyons cela, nous
sommes en mesure d'éprouver de la compassion, même
pour
un vieux chien galeux. Nous comprenons qu'avoir peur est une
expérience aussi horrible pour lui que pour nous. Qu'un
chien
reçoive un bon coup de pied ou que vous le receviez
vous-même,
la douleur est identique. La douleur est la douleur, le froid est le
froid, la colère est la colère ; ce n'est pas
«
La mienne » - une façon de voir qui renforce
l'image que
nous avons de nous-même - mais plutôt «
Ceci est la
douleur » - une manière habile de penser qui nous
aide à
discerner les choses plus clairement. Reconnaître cette
expérience de la souffrance - ceci est souffrance - conduit
ensuite à la seconde révélation de la
Première
Noble Vérité : « Elle doit
être comprise ».
Cette souffrance doit être examinée.

étudier
la souffrance
Je
vous encourage tous à comprendre dukkha, à
vraiment
l'étudier, à recevoir et accepter votre
souffrance.
Essayez de la comprendre dans la sensation de douleur physique comme
dans le désespoir et l'angoisse, dans la haine et l'aversion
-
quelque forme qu'elle prenne, quelle qu'en soit la qualité,
qu'elle soit terrible ou insignifiante. Cet enseignement ne requiert
pas que vous soyez complètement misérable avant
de
réaliser l'éveil. Il n'implique pas
d'être
dépouillé de tous vos biens ou torturé
dans
votre chair, mais d'être capable de regarder la souffrance,
même s'il ne s'agit que d'un léger sentiment de
mécontentement, la regarder et la comprendre.
C'est
facile de trouver quelqu'un à qui faire porter la
responsabilité de nos problèmes : « Si
ma mère
m'avait vraiment aimé... », ou « Si tout
mon
entourage avait fait preuve de sagesse et s'était totalement
dévoué à m'offrir un environnement
parfait, je
ne connaîtrais pas les problèmes
émotionnels dont
je souffre à présent ». C'est tout
à fait
stupide, n'est-ce pas ! ? Pourtant, c'est ainsi que beaucoup d'entre
nous voient la vie, persuadés qu'ils sont perdus et
misérables
parce qu'ils n'ont pas reçu une juste chance. Mais, avec
cette
formule de la Première Noble Vérité,
même
si notre existence a été plutôt
misérable,
ce que nous regardons n'est pas cette souffrance venue de
l'extérieur, mais celle que nous créons dans
notre
propre esprit. Ceci constitue un éveil chez un individu - un
éveil à la Vérité de la
souffrance. Et il
s'agit d'une Noble Vérité, car nous ne cherchons
plus à
accuser les autres pour la souffrance dont nous faisons
l'expérience.
Aussi, l'approche bouddhiste est-elle tout à fait originale
et
distincte des autres religions par l'accent qu'elle met sur la
sagesse, l'affranchissement de toute illusion comme moyen
d'échapper
à la souffrance - plutôt que sur l'obtention de
quelque
état de béatitude ou d'union avec l'Absolu.
Notez
bien, mon propos n'est pas de dire que les autres ne sont jamais
source de frustration ou d'irritation ; mais, ce que cet enseignement
nous demande d'étudier est notre propre façon de
réagir
à l'expérience d'exister. En supposant qu'une
personne
vous traite avec méchanceté ou essaie de vous
nuire de
façon délibérée et
machiavélique,
si vous pensez que c'est cette personne-là qui constitue la
véritable cause de votre souffrance, vous n'avez pas encore
saisi la Première Noble Vérité.
Même si
elle est en train de vous arracher les ongles ou de vous faire subir
je ne sais quelle atrocité, tant que vous êtes
convaincu
que vous souffrez à cause d'elle, vous n'avez pas saisi la
Première Noble Vérité. Comprendre la
souffrance,
c'est voir clairement que c'est notre réaction à
l'encontre de cette personne - « Je te déteste
» -
qui constitue la véritable souffrance. Se faire arracher les
ongles est douloureux, mais la souffrance implique : « Je te
hais », « Comment peux-tu me faire ça
» et «
Je ne te pardonnerai jamais ».
Cela
dit, n'attendez pas que quelqu'un vous arrache les ongles pour mettre
en pratique la Première Noble Vérité.
Mettez-là
à l'épreuve dans le cadre de petites
contrariétés
: par exemple, si quelqu'un fait preuve d'insensibilité
à
votre égard ou se montre impoli, méprisant. Si
vous
souffrez parce que cette personne vous a trompé ou
offensé
de quelque manière que ce soit, vous pouvez vous en servir
pour votre travail de contemplation. Dans la vie quotidienne, nous
avons maintes occasions d'être blessés ou
offensés.
Nous pouvons nous sentir dérangés ou
même irrités
par la simple démarche de quelqu'un ou par sa seule
apparence,
en tout cas, ça m'arrive. Parfois, vous pouvez vous
surprendre
à ressentir de l'aversion pour une personne simplement
à
cause de sa façon de marcher ou parce qu'elle n'agit pas
comme
elle devrait. On peut se mettre franchement en colère pour
des
futilités de ce genre. La personne en question ne vous a
fait
aucun mal, mais vous souffrez quand même. Si vous ne
réussissez
pas à contempler votre souffrance dans ce type de situation
ordinaire, vous ne serez jamais capable de faire preuve de
l'héroïsme
nécessaire dans le cas extrême où
quelqu'un vous
arrache les ongles !
La
pratique consiste à travailler avec toutes les petites
contrariétés de la vie quotidienne. Il suffit
d'observer la façon dont nous pouvons être
blessés,
vexés, dérangés ou irrités
par les
voisins, par Mr Blair, par la façon dont vont les choses ou
par nous-mêmes. Nous savons que la souffrance doit
être
comprise. Nous passons à la pratique en contemplant
profondément la souffrance en tant qu'objet, en comprenant
«
Ceci est souffrance ». C'est ainsi que nous
réalisons la
compréhension profonde de la souffrance.

plaisir
et désagrément
Nous
pouvons nous demander où nous a conduit cette recherche
hédonistique du plaisir présentée
comme une fin
en soi. Cela fait maintenant plusieurs décennies que cela
dure, mais l'humanité est-elle plus heureuse pour autant ?
Il
semble que, de nos jours, nous ayons le droit et la liberté
de
faire plus ou moins ce qui nous chante : voyages, sexe, drogues et
ainsi de suite, il n'y a que l'embarras du choix. Tout est
autorisé,
rien n'est interdit. Il faut faire quelque chose de vraiment
obscène,
de vraiment violent avant être mis au banc de la
société.
Mais, le fait d'être autorisés à suivre
nos
pulsions nous a-t-il rendus plus heureux, plus satisfaits et moins
stressés ? En fait, cela eu plutôt pour effet de
nous
rendre très égoïstes ; nous ne
réfléchissons
pas sur la manière dont nos actes affectent les autres. Nous
avons tendance à ne penser qu'à nous : moi et mon
bonheur, ma liberté et mes droits. En adoptant ce genre
d'attitude, nous devenons une véritable source de
contrariété,
de frustration, d'irritation et de misère pour les gens qui
nous entourent. Si je suis convaincu d'avoir le droit de faire ou
dire ce que je veux, même au détriment d'autrui,
dans ce
cas, je ne suis rien d'autre qu'une source de problèmes pour
la société.
Quand
apparaît un sentiment tel que « Ce que je veux...
»
ou comme « Ce que je pense devrait... ou ne devrait pas...
»
et que nous désirons profiter de tous les plaisirs de la
vie,
nous sommes inévitablement contrariés, parce que
l'existence nous semble alors difficile, dénuée
d'espoir et que tout nous paraît aller de travers. Nous
sommes
alors pris dans le tourbillon de la vie, ballottés entre le
désir et la peur. Et même lorsque toutes nos
envies sont
satisfaites, nous éprouvons encore un sentiment de manque,
une
impression d'incomplétude. Même quand tout va pour
le
mieux, il y a toujours un sentiment d'anxiété,
d'insatisfaction - comme s'il y avait encore quelque chose à
faire - une sorte de doute ou d'angoisse qui nous hante.
Par
exemple, j'ai toujours aimé les beaux paysages. A l'occasion
d'une retraite que je dirigeais en Suisse, quelqu'un me conduisit au
pied de montagnes magnifiques. Alors que j'admirais le panorama, je
pris conscience d'un léger sentiment d'angoisse. Il y avait
tant de beauté, un flot continu de paysages magnifiques, et
j'avais un tel désir de tout retenir, de ne pas en perdre
une
miette, que j'étais obligé de rester tout le
temps sur
le qui-vive afin de pouvoir tout consommer du regard. C'est un
exemple de dukkha, n'est-ce pas ?
Je
m'aperçois que, lorsque j'agis de façon
distraite, même
pour quelque chose de tout à fait anodin - tel qu'admirer un
paysage de montagne, si je me projette et essaye de retenir, de
m'accrocher à quelque chose, cela
génère
toujours un sentiment désagréable. Comment
peut-on
s'approprier la Jungfrau ou le mont Eiger ? Au mieux, nous pouvons
les prendre en photo, essayer de tout fixer sur un morceau de papier.
Ça aussi, c'est dukkha ; vouloir saisir la beauté
par
refus d'en être séparé : cela
même est
souffrance.
Devoir
expérimenter des situations qui nous sont
désagréables
est également souffrance. Par exemple, je n'ai jamais
aimé
prendre le métro à Londres. J'avais tendance
à
me plaindre à ce sujet : « Je ne veux pas prendre
le
métro ; je n'aime pas ces stations mal
éclairées
et les publicités de mauvais goût qui tapissent
les murs
; je ne veux pas me retrouver sous terre dans un de ces petits trains
bondés comme une sardine en boîte ». Je
trouvais
cette expérience tout à fait
déplaisante. Ma
pratique consistait alors à écouter cette voix
qui se
plaignait, qui se lamentait - la souffrance de ne pas vouloir
être
associé à ce qui est
désagréable. Après
l'avoir contemplée, j'arrêtais d'en faire un
problème
et j'étais ainsi en mesure d'être
associé à
quelque chose de déplaisant sans en souffrir. J'avais
réalisé
que tel était l'état des choses et que
ça
n'était pas un problème. Nous n'avons pas besoin
de
créer de difficultés, que ce soit parce que nous
sommes
dans une station de métro mal éclairée
ou parce
que nous admirons un paysage magnifique. Les choses sont telles
qu'elles sont et c'est ainsi que nous pouvons les reconnaître
et les apprécier, quelle que soit leur apparence - toujours
changeante - et ce, sans nous attacher. S'attacher, c'est vouloir
retenir quelque chose que l'on aime, vouloir se débarrasser
de
quelque chose que l'on déteste, ou vouloir quelque chose que
l'on n'a pas.
Nous
pouvons également beaucoup souffrir à propos des
autres. Je me souviens qu'en Thaïlande, je nourrissais du
ressentiment et des pensées négatives
vis-à-vis
d'un des moines. Quoi qu'il fasse ou quoi qu'il dise, je trouvais
toujours à redire : « Il ne devrait pas faire
ceci, il
ne devrait pas dire cela ! ». Ce moine obsédait
mes
pensées et même lorsqu'il m'arrivait de quitter le
monastère, son souvenir me poursuivait ; dès que
son
image me venait à l'esprit, j'avais toujours la
même
réaction : « Tu te souviens quand il a dit ceci et
quand
il a fait cela ! » et « Il n'aurait pas
dû dire
ceci et il n'aurait pas dû faire cela ! ».
Ayant
eu la chance de rencontrer un maître de la stature d'Ajahn
Chah, je me souviens que je voulais qu'il soit parfait. Je pensais :
« Cet homme est un enseignant exceptionnel, extraordinaire !
»,
mais quand il lui arrivait de faire quelque chose qui me
dérangeait,
je pensais : « Je ne veux pas qu'il fasse des choses qui me
déplaisent, en contradiction avec l'image d'homme
merveilleux
que j'ai de lui ! ». Cela équivalait à
penser : «
Ajahn Chah, soyez prodigieux pour moi tout le temps, ne faites jamais
rien qui puisse me contrarier ! ». Ainsi, même si
vous
rencontrez quelqu'un que vous respectez et aimez vraiment, il y a
encore la souffrance d'être attaché. Tôt
ou tard,
inévitablement, il arrivera qu'il dise quelque chose que
vous
n'aimez ou n'approuvez pas, provoquant ainsi toutes sortes de doutes,
et vous souffrirez.
Un
jour, plusieurs moines américains vinrent visiter Wat Pah
Pong, notre monastère dans le nord-est de la
Thaïlande.
Ils étaient très critiques et semblaient ne voir
que ce
qui n'allait pas. Ils n'avaient pas une très bonne opinion
de
l'enseignement d'Ajahn Chah et ils n'aimaient pas le
monastère.
Je sentais la colère et l'aversion monter car ils
critiquaient
quelque chose que j'aimais de tout mon coeur. J'étais
révolté
: « Eh bien, si ça vous
déplaît, allez-vous
en ! C'est le plus grand Maître bouddhiste du monde et si
vous
n'êtes pas capables de vous en rendre compte, alors fichez le
camp ! » Ce genre d'attachement - être amoureux, ou
aduler - engendre la souffrance car, si quelque chose ou quelqu'un
que vous aimez est critiqué, vous éprouvez
colère
et indignation.

réalisations
en situation
Il
se peut, parfois, que des réalisations surviennent
à
des moments les plus inattendus. Cela m'arriva tandis que je
séjournais à Wat Pah Pong. Le nord-est de la
Thaïlande
n'est pas l'endroit le plus beau ni le plus agréable au
monde,
avec ses forêts clairsemées et ses plaines
monotones ;
de surcroît, les températures y sont
extrêmes
pendant la saison chaude. Tous les quinze jours, à la veille
de la journée d'Observance, nous devions affronter la pleine
chaleur du milieu de l'après-midi pour balayer les feuilles
des allées du monastère. Les surfaces
à nettoyer
étaient immenses. Nous passions tout l'après-midi
en
plein soleil, suant à grosses gouttes pour faire des tas de
feuilles mortes au moyen de balais rudimentaires ; c'était
l'un de nos devoirs. Je n'aimais pas ce travail. Je me plaignais
intérieurement : « Je ne veux pas faire cela, je
ne suis
pas venu ici pour déblayer des feuilles ; je suis venu ici
pour réaliser l'éveil et, au lieu de cela, on me
fait
balayer pendant des heures. De plus, il fait trop chaud et j'ai la
peau fragile ; il est fort possible que j'attrape un cancer
à
m'exposer ainsi ! ».
J'en
étais là, un de ces après-midi, me
sentant
particulièrement déprimé, à
ruminer «
Qu'est-ce que je fais ici Pourquoi est-ce que
j'y reste ?
». J'étais donc en train de balayer, totalement
dénué
d'énergie, m'apitoyant sur mon sort et détestant
tout.
J'aperçus alors Ajahn Chah qui s'approchait ; il me sourit
et
dit simplement avant de s'en aller : « Il y a beaucoup de
souffrance à Wat Pah Pong, n'est-ce pas ? ». Je me
mis à
penser : « Pourquoi a-t-il dit çà ?
» et
puis :« Tout bien réfléchi, cela n'est
pas si mal
! ». Sa remarque m'avait conduit à contempler ma
situation : « Est-ce vraiment pénible de balayer
?...
non pas vraiment ! C'est plutôt une activité
neutre ; je
balaie les feuilles, ça n'est pas stressant, pas
compliqué...
Est-ce
vraiment aussi insupportable que je veux bien le croire ?... Non,
transpirer ne fait pas de mal, c'est tout à fait naturel. Je
n'ai pas de cancer de la peau et les membres de la
communauté
à Wat Pah Pong sont vraiment gentils. Le Maître
est une
homme très doux et sage. Les moines m'ont bien
traité.
Je suis nourri grâce à la
générosité
des laïques qui apportent à manger et... de quoi
suis-je
en train de me plaindre ? »
En
contemplant de façon plus réaliste
l'expérience
d'être là, je me rendis compte : « Je
vais bien.
Les gens me respectent, je suis bien traité. Je suis
accueilli
dans un beau pays par des gens charmants qui prennent la peine de
m'enseigner.
En
fait, il n'y a rien qui aille de travers, à part moi ; je
suis
en train de faire des histoires parce que je ne veux pas transpirer
à
balayer les allées ! ». A ce moment, une
révélation
très claire m'apparut. Je perçus soudain cet
aspect de
ma personnalité qui se plaignait et critiquait sans cesse,
et
qui m'empêchait de vraiment m'investir avec
générosité
dans quoi que ce soit, dans quelque situation que ce soit.
Une
autre expérience, riche en enseignement, fut la coutume de
laver les pieds des moines supérieurs à leur
retour de
la quête pour le repas quotidien. Après avoir
marché
pieds nus à travers les villages et les rizières,
ils
avaient les pieds couverts de boue. Les bains utilisés pour
se
nettoyer les pieds se trouvaient près du
réfectoire.
Quand Ajahn Chah arrivait, environ vingt à trente moines se
précipitaient pour lui laver les pieds. Lorsque j'assistai
à
cette scène pour la première fois, je me dis :
«
Je ne vais pas faire ça, pas moi ! ». Le
lendemain, à
peine Ajahn Chah était-il de retour que trente moines se
précipitaient à nouveau pour lui baigner les
pieds. Je
me dis « Quelle ineptie ! Trente personnes pour nettoyer les
pieds d'un seul homme, c'est ridicule ! Pas question que je me joigne
à eux ! ». Le jour suivant, la réaction
fut
encore plus forte ; trente moines se
précipitèrent pour
lui laver les pieds, et cette fois, ça me mit vraiment en
colère : « J'en ai ras le bol de tout ce
cinéma !
C'est vraiment le spectacle le plus stupide qu'il m'ait
été
donné de voir, trente hommes qui se bousculent pour laver
les
pieds d'un seul ! Il pense probablement qu'il le mérite,
vous
savez, ça doit vraiment gonfler son ego ! Son ego est
probablement énorme à ce stade, avec tous ces
gens qui
lui baignent les pieds tous les jours. Jamais je ne ferai ça
!
».
Je
commençais à développer une
réaction
forte, disproportionnée. Assis par terre, totalement
déprimé
et en colère, je regardais les moines en pensant :
« Ils
ont vraiment tous l'air idiot, je me demande ce que je fais ici !
».
Mais,
à ce moment, je prêtai attention à mes
pensées
et réalisai que c'était vraiment un
état
d'esprit exécrable : « Est-ce que ça
vaut la
peine de se mettre dans un tel état ? Ils ne m'ont pas
obligé
à me joindre à eux. Il n'y a pas de
problème, en
fait, rien de mal à ce que trente hommes lavent les pieds de
quelqu'un. Ça n'est pas immoral, ni
répréhensible
et peut-être que ça leur plaît !...
peut-être
qu'ils souhaitent le faire, peut-être que ça n'est
pas
désagréable ! Pourquoi ne pas essayer ?
». Le
lendemain matin, donc, trente « et un » moines se
précipitèrent pour laver les pieds d'Ajahn Chah.
Après
ça, ce ne fut plus un problème.
C'était un
soulagement ; cette réaction négative
s'était
arrêtée.
Nous
pouvons contempler les choses qui provoquent notre indignation et
notre colère : sont-elles intrinsèquement
mauvaises ou
est-ce nous qui fabriquons ce dukkha à leur sujet ? Ainsi,
nous commençons à comprendre comment nous
créons
tant de problèmes dans nos propres vies et dans celles de
ceux
qui nous entourent.
Cette
habileté à être tout à fait
conscients
nous permet de supporter l'existence dans sa totalité, que
ce
soit l'excitation ou l'ennui, l'espoir ou le désespoir, le
plaisir ou la douleur, la fascination ou le
dégoût, le
début ou la fin, la naissance ou la mort. Nous sommes
capables
de l'accepter tout entière dans notre conscience au lieu de
simplement nous absorber dans l'agréable et
éliminer le
désagréable. Le processus de
révélation
est d'aller vers dukkha, de contempler dukkha, d'admettre dukkha, de
reconnaître dukkha sous toutes ses formes. Ainsi, on ne
réagit
plus seulement de la façon habituelle qui consiste
à se
complaire ou supprimer. Pour cette raison, vous êtes mieux
à
même de supporter la souffrance, vous pouvez être
plus
patients lorsqu'elle apparaît.
De
tels enseignements ne se situent pas au-delà de notre
vécu.
Ce ne sont, en fait, que des réflexions sur nos propres
expériences - et non des considérations
intellectuelles
complexes. Aussi, efforcez-vous de développer cette
compréhension plutôt que de vous enfoncer dans
l'ornière
de vos habitudes. Combien de temps devrez-vous culpabiliser
à
propos de votre avortement ou de n'importe quelle autre de vos
erreurs passées ? Est-il réellement
nécessaire
de régurgiter les événements de votre
vie et de
vous fourvoyer dans des spéculations et analyses sans fin.
Certains se confectionnent des personnalités tellement
compliquées ! Si vous vous perdez constamment dans vos
souvenirs, ainsi que dans vos vues et opinions, vous resterez
prisonniers de ce monde et ne serez jamais en mesure de le
transcender de quelque manière que ce soit.
Vous
pouvez déposer ce fardeau si vous prenez la
décision
d'utiliser habilement les enseignements. Dites-vous : « Je
vais
arrêter de me laisser prendre ; je refuse de participer
à
ce jeu ; je ne vais pas céder à cet
état
d'esprit négatif ! ». Adoptez l'attitude de celui
qui
comprend : « Je sais que c'est dukkha ». C'est
vraiment
très important de prendre cette résolution
d'aller vers
la souffrance et de demeurer en sa compagnie. C'est seulement en
faisant face et en examinant la souffrance de cette manière
que nous pouvons espérer avoir la
révélation
extraordinaire : « Cette souffrance a
été
comprise ».
Voici
donc les trois aspects de la Première Noble
Vérité.
C'est la formule que nous devons utiliser et appliquer à nos
vies, au moyen de la réflexion. Dès que vous
souffrez,
pensez d'abord consciemment « Ceci est souffrance
», puis
« La souffrance doit être comprise » et
enfin «
Elle a été comprise ». Cette
compréhension
de dukkha est la révélation de la
Première Noble
Vérité.

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de page
Quelle
est la Noble Vérité au sujet de l'origine de la
souffrance ?
C'est
l'avidité qui renouvelle l'existence, accompagnée
du
plaisir et de la convoitise, qui trouve toujours par ci par
là
de nouvelles jouissances : en d'autres termes, la soif pour les
désirs sensuels, la soif d'existence, la soif de
non-existence. Mais quel est le terreau de cette avidité qui
lui permet d'apparaître et de s'épanouir ? Partout
où
il y a une apparence de plaisir et de satisfaction, c'est là
qu'elle surgit et prospère.
Voici
quelle est la Noble Vérité de l'Origine de la
Souffrance : telle fut la vision, révélation,
sagesse,
connaissance et lumière qui s'éleva en moi au
sujet de
choses jusqu'alors inexprimées.
Cette Noble Vérité
doit être pénétrée par
l'abandon de
l'Origine de la Souffrance : telle fut la vision,
révélation,
sagesse, connaissance et lumière qui s'éleva en
moi au
sujet de choses jusqu'alors inexprimées.
Cette Noble
Vérité a été
pénétrée
par l'abandon de l'Origine de la Souffrance : telle fut la vision,
révélation, sagesse, connaissance et
lumière qui
s'éleva en moi au sujet de choses jusqu'alors
inexprimées.
[ SAMYUTTA NIKAYA - LVI - 11 ]
Voici
donc la Deuxième Noble Vérité et ses
trois
aspects : « Il y a l'origine de la souffrance, qui est
l'attachement au désir. Le désir doit
être
abandonné. Le désir a été
abandonné.
»
La
Deuxième Noble Vérité
établit qu'il
existe une origine à la souffrance et que cette origine est
l'attachement à trois espèces de
désirs : la
soif pour les plaisirs sensuels - kama tanha, la soif de devenir -
bhava tanha - et celle d'éliminer - vibhava tanha. Ceci
constitue la formulation de la deuxième Noble
Vérité,
la thèse - pariyatti. C'est l'objet de votre contemplation :
l'origine de la souffrance est l'attachement au désir.

trois
catégories de désirs
Il
est important de comprendre ce que signifie le désir dans le
sens du mot pali tanha. En quoi consiste tanha ? Kama tanha est
très
facile à comprendre : il s'agit de l'appétit pour
les
plaisirs expérimentés par
l'intermédiaire des
sens, de la recherche continuelle de ce qui les excite ou les stimule
agréablement ; c'est ça kama tanha. Contemplez
sérieusement ceci : « En tant
qu'expérience,
qu'en est-il d'éprouver du désir pour les
plaisirs
sensuels ? » Par exemple, lorsque vous mangez, si vous avez
faim et que la nourriture est excellente, vous pouvez constater
l'envie d'en reprendre. Observez cette sensation quand vous
goûtez
un met délicieux ; examinez ensuite ce désir pour
une
autre bouchée. Ne vous contentez pas de le croire, essayez.
Ne
vous imaginez pas que vous savez déjà parce que
cela
ressemble à votre expérience passée.
Regardez ce
qui se produit quand vous mangez : le désir pour prolonger
l'expérience apparaît. C'est celà kama
tanha.
Nous
pouvons également contempler le processus
intérieur qui
consiste à vouloir devenir. Si nous faisons preuve
d'ignorance, lorsque nous ne sommes pas à la recherche de
quelque met délicieux au palais, ni de quelque belle musique
agréable à l'oreille, nous pouvons nous perdre
dans un
monde d'ambition et de profit : le désir de devenir. Nous
sommes pris dans ce mouvement d'efforts vers le bonheur, vers la
richesse ; nous pouvons aussi nous efforcer de conférer de
l'importance à notre vie en nous évertuant
à
corriger les imperfections de ce monde. Observez donc cette
expérience de vouloir devenir autre chose que ce que vous
êtes, à cet instant.
Soyez
attentif au bhava tanha de votre existence : « Je veux
méditer
pour être libéré de mes angoisses... Je
veux
atteindre l'éveil... Je veux devenir moine - ou bien
nonne...
Je veux réaliser la libération sans avoir
à
prendre les ordres... Je veux avoir une femme et des enfants, ainsi
qu'un emploi... Je veux profiter des plaisirs des sens, ne pas devoir
renoncer à quoi que ce soit - mais devenir aussi un Arahant
totalement libéré ».
Lorsque
nous sommes désenchantés d'essayer de devenir, le
souhait de se débarrasser des choses apparaît.
Nous
pouvons ainsi contempler vibhava tanha - le désir
d'éliminer
: « Je veux me débarrasser de ma souffrance... Je
désire
me libérer de ma colère... J'ai tendance
à
m'emporter et je veux que cela cesse... Je souhaite me
délivrer
de la jalousie, de la peur, de l'anxiété...
».
Observez toutes ces manifestations de vibhava tanha. En fait, nous
contemplons ce qui, en nous-mêmes, veux se défaire
des
choses ; il ne s'agit pas d'éliminer vibhava tanha. Nous ne
prenons pas parti contre le désir de « se
débarrasser
», pas plus que nous ne l'encourageons. Au lieu de cela, nous
contemplons que c'est ainsi, c'est ce que l'on ressent quand on veut
se débarrasser de quelque chose : « Je dois
vaincre ma
colère ; je dois anéantir le mal et me
débarrasser
de ma convoitise - alors je deviendrai... ». Une telle
association de pensées nous permet de voir que «
devenir
» et « se débarrasser » vont
très
souvent de pair.
Gardez
à l'esprit, néanmoins, que ces trois
catégories
- kama tanha, bhava tanha et vibhava tanha - ne représentent
que des classifications pratiques pour contempler le désir.
Ce
ne sont pas des formes de désir complètement
séparées,
mais plutôt différents aspects du
désir.
La
seconde révélation de la Deuxième
Noble Vérité
est la suivante : le désir doit être
abandonné.
C'est ainsi que la pratique de lâcher prise
apparaît.
Vous prenez conscience que le désir doit être
laissé
de côté, mais cette réalisation ne
constitue pas
une envie d'abandonner quoi que ce soit. Si l'on manque de sagesse et
que l'on ne contemple pas vraiment ce qui apparaît dans notre
esprit, la tendance est de suivre l'impulsion : « Je veux
abandonner, éradiquer tous mes désirs !
»... mais
il ne s'agit là que d'un autre désir. Nous sommes
pourtant capables de contempler véritablement et d'observer
l'envie de se débarrasser, celle de devenir ainsi que celle
de
profiter des plaisirs sensuels. En comprenant ces trois types de
désirs, nous sommes en mesure de les abandonner, de les
laisser de côté.
La
Deuxième Noble Vérité ne nous demande
pas
d'entretenir des pensées telles que : « J'ai tant
d'appétit pour les plaisirs des sens... Je suis vraiment
ambitieux... Je suis vraiment obsédé par bhava
tanha...
Je suis vraiment nihiliste. Mon seul désir est
l'anéantissement. C'est tout à fait moi !
». Cela
n'est pas la Deuxième Noble Vérité. Il
ne s'agit
en aucune façon de s'identifier aux désirs, mais
de
reconnaître le désir.
J'ai
passé beaucoup de temps à observer à
quel point
ma pratique était motivée par la soif de devenir.
J'ai
pu constater, par exemple, combien la bonne volonté que
j'investissais dans l'exercice de la méditation
n'était
rien d'autre que le besoin d'être
apprécié,
combien mes relations avec les autres moines, les nonnes ou encore
les laïcs étaient conditionnées par
l'envie d'être
aimé, approuvé. C'est cela aussi, bhava tanha :
le
besoin de louanges et de succès. Un moine fait
également
l'expérience de ce type de désir : vouloir que
les gens
comprennent et apprécient le Dhamma. Même ces
aspirations subtiles, presque nobles, ne sont que bhava tanha.
Dans
la recherche spirituelle, il existe aussi vibhava tanha, qui peut
être très idéaliste et
intolérant : «
Je veux me débarrasser de toutes ces tendances
négatives,
les exterminer, les détruire ».
J'écoutais très
attentivement ces pensées : « Je veux me
libérer
du désir... Je veux me défaire de ma
colère...
Je ne veux plus ressentir la peur ou la jalousie... Je veux
être
courageux, avoir le coeur léger et joyeux ! ».
La
pratique du Dhamma n'est pas de se détester pour avoir de
telles pensées, mais, plutôt, de
réellement voir
que celles-ci ne sont que des phénomènes mentaux
conditionnés. Elles sont
éphémères. Le
désir n'est pas ce que nous sommes, mais la façon
dont
nous réagissons, par habitude et par ignorance, parce que
nous
n'avons pas réalisé ces Quatre Nobles
Vérités
et chacun de leurs trois aspects. Nous tendons à
réagir
ainsi en toute circonstance. Ce sont des réactions
habituelles, conditionnées par l'ignorance.
Mais,
continuer à souffrir n'est pas la seule issue. Nous sommes
capables de permettre au désir d'exister selon sa nature et
de
commencer ainsi à le laisser de côté,
sans le
poursuivre ni le réprimer. Le désir n'a le
pouvoir de
duper que dans la mesure où l'on s'en empare, où
l'on y
croit et où l'on réagit à sa
présence.
l'attachement
est souffrance
Nous
avons tendance à considérer que la souffrance est
un
sentiment, mais sentiment et souffrance sont deux choses
différentes.
C'est l'attachement au désir qui est souffrance. Le
désir
n'est pas, en soi, la cause de la souffrance ; ce qui suscite la
souffrance est l'action qui consiste à se saisir du
désir
et le refus de s'en dessaisir. Ce discours est à utiliser
comme outil de réflexion et de contemplation au regard de
votre propre expérience.
Il
est nécessaire d'examiner vraiment le désir et de
le
connaître parfaitement. Vous devez distinguer ce qui est
naturel et nécessaire pour la survie de ce qui ne l'est pas.
Il peut nous arriver d'être très
idéalistes et de
croire que même le besoin de nourriture est une forme de
désir
que nous ne devrions pas ressentir. On peut se rendre tout à
fait ridicule à ce sujet. Mais le Bouddha n'était
ni un
idéaliste, ni un moraliste. Il ne cherchait pas à
condamner quoi que ce soit. Il tentait de nous éveiller
à
la vérité pour nous permettre de voir clairement
les
choses.
Une
fois que cette clarté est présente et que l'on
voit les
choses telles qu'elles sont, alors il n'y a pas de souffrance. Cela
ne veut pas dire que l'on ne ressent plus la douleur ou la faim, mais
que l'on peut ressentir le besoin de nourriture sans que cela
devienne un désir. Le corps n'est pas l'ego : si on ne le
nourrit pas, il s'affaiblira et finira par mourir. C'est la nature du
corps, ce n'est ni bien, ni mal. Si nous adoptons une attitude
très
moraliste et très idéaliste et que nous nous
identifions à notre corps, la faim devient un
problème
personnel. Nous pouvons alors même en arriver à
croire
que nous ne devrions pas manger. Ce comportement est
dénué
de sagesse. C'est stupide.
Lorsque
vous voyez vraiment l'origine de la souffrance, vous
réalisez
que le problème est l'attachement au désir et non
le
désir lui-même. S'attacher veut dire
être dupe,
penser qu'il s'agit véritablement de moi et de ma
propriété
: « Ces désirs sont miens et pour que je ressente
de
tels désirs, il doit y avoir en moi quelque chose qui ne va
pas... Je n'aime pas ce que je suis maintenant. Il me faut devenir
autre chose... Je dois me débarrasser de quelque chose afin
de
devenir la personne que je souhaite être». Ce sont
là
différentes expressions du désir. L'attitude
à
adopter est d'y prêter toute notre attention, d'en prendre
pleinement conscience sans pour autant les juger - sans ajouter la
notion de bien ou de mal, de reconnaître simplement le
désir
pour ce qu'il est.
lâcher
prise
Quand
nous prêtons vraiment attention aux désirs, que
nous les
contemplons réellement, nous cessons de nous y attacher,
nous
leur permettons tout simplement d'exister tels qu'ils sont. Nous
pouvons alors réaliser que l'origine de la souffrance peut
être laissée de côté,
abandonnée.
Comment
pouvons-nous procéder pour laisser les choses de
côté
? Il suffit de les laisser simplement suivre leur cours, telles
qu'elles sont, ce qui n'est pas du tout pareil que de vouloir les
annihiler ou les rejeter. Cela revient plutôt à
les
déposer et les laisser être. Par cette pratique de
lâcher prise, il devient clair qu'il y a une origine
à
la souffrance, qui consiste en l'attachement, le non abandon du
désir
et que, pour notre bien-être, il convient de
délaisser
ces trois types de désirs. Lorsque nous avons
très
clairement vu cela, nous réalisons que nous les avons
abandonné : il n'y a plus d'attachement à ces
désirs.
Quand
vous vous rendez compte qu'il y a attachement, souvenez-vous que
«
lâcher prise » ne veut pas dire « se
débarrasser
», ni « rejeter ». Si j'ai cette montre
en main et
que vous me dites « lâche-la », vous ne
me demandez
pas de la jeter. Je peux penser que je devrais le faire à
cause de l'attachement que je lui porte, mais cela ne serait que le
désir de m'en débarrasser. Nous avons tendance
à
penser que se défaire de l'objet constitue une
façon de
se défaire de l'attachement. Mais si je suis capable de
contempler l'attachement à cette montre, je
m'aperçois
qu'il n'y a pas lieu de s'en débarrasser : c'est une bonne
montre, elle donne l'heure exacte. Cette montre n'est pas le
problème. Le problème est l'attachement
à la
montre. Alors que puis-je faire ? Lâcher prise, la laisser de
côté - la poser doucement, sans aucune aversion.
Plus
tard, si nécessaire, je pourrai la reprendre, lire l'heure
et
la reposer.
Vous
pouvez adopter la même attitude de « laisser de
côté
» en ce qui concerne les plaisirs des sens.
Peut-être
avez-vous l'envie de prendre du bon temps, de vous amuser. Comment
abandonner ce désir sans aucune aversion ? Reconnaissez-le
simplement, sans le juger. Vous pouvez observer la volonté
de
vous en défaire - parce que vous vous sentez coupable
d'avoir
ce genre de désir futile - mais mettez tout simplement cela
de
côté. A cet instant, voyant ce désir
tel qu'il
est et le reconnaissant comme seulement du désir, vous n'y
êtes plus attaché.
La
pratique consiste donc à cultiver cette attitude
à
chaque moment de la vie quotidienne. Quand vous vous sentez
déprimé
et négatif, le moment même où vous
refusez de
vous complaire dans ce sentiment est une expérience de
libération. Lorsque vous êtes vraiment conscient
de ça,
vous savez qu'il n'est ni nécessaire, ni
inévitable de
sombrer dans un océan de dépression et de
désespoir.
En fait, vous pouvez y mettre un terme en apprenant à ne pas
y
accorder une seconde pensée.
Il
s'agit de découvrir cela à travers la pratique
afin de
savoir, pour vous-même, comment abandonner l'origine de la
souffrance. Peut-on délaisser le désir par un
acte de
volonté ? Y-a-t-il véritablement quelqu'un ou
quelque
chose qui lâche à un moment donné ?
Vous devez
contempler cette expérience qui consiste à
lâcher
prise, puis l'examiner sérieusement, l'étudier
jusqu'à
ce que la réalisation se produise. Continuez
jusqu'à ce
que vous compreniez « Ah, lâcher prise, c'est
ça,
maintenant je vois ! » A cet instant, le désir a
été
abandonné, mis de côté. Ça
ne veut pas
dire que vous allez en finir et abandonner une fois pour toute le
désir. Mais à cet instant précis, vous
avez
relâché votre emprise et cette
expérience a eu
lieu tout à fait consciemment. A ce moment, il y a
réalisation. C'est ce qu'on appelle « connaissance
profonde ». Le terme utilisé en pali pour
décrire
ce type de compréhension profonde, fruit de
l'expérience
vécue, est ñana-dassana.
Ce
fut durant ma première année de
méditation que
je compris vraiment ce que « lâcher prise
»
signifie en tant qu'expérience. Je savais, au niveau
intellectuel, que je devais délaisser tout attachement et je
me demandais comment m'y prendre. Il me semblait impossible de me
défaire de quelque attachement que ce fut.
Néanmoins,
je persévérais à contempler :
« Comment
donc abandonner le désir ?... Vas-y, fais-le ! ».
Je
continuais ainsi, en proie à une frustration grandissante.
Mais, finalement, je compris clairement ce qui était en
train
de se passer. Lorsqu'on essaye d'analyser en détail le
processus d'abandon du désir, on finit par rendre la chose
très compliquée. Il ne s'agit pas de quelque
chose que
l'on peut formuler, exprimer par les mots : c'est quelque chose que
l'on fait. C'est alors ce que je fis, juste l'espace d'un instant,
tout simplement.
De
même, lâcher prise, se libérer de nos
obsessions
et problèmes personnels n'est pas plus compliqué
que
ça. Il ne s'agit pas d'analyser éternellement et
d'aggraver ainsi le problème, mais de cultiver la pratique
de
laisser les choses suivre leur cours, de ne pas s'en saisir, de les
laisser de côté. Au début, vous le
faites, mais,
l'instant d'après, vous vous en saisissez à
nouveau
parce que l'habitude est plus forte. Mais, au moins, vous avez une
idée de ce dont il s'agit. Ainsi, quand je fis
l'expérience
du lâcher prise à propos du désir, je
réalisai
à ce moment que c'était ça «
abandonner le
désir », mais tout de suite, je me suis mis
à
douter : « Je ne suis pas capable de le faire, j'ai trop de
mauvaises habitudes ! » Ne laissez pas ce genre de
pensées
vous décourager, ne suivez pas cette tendance qu'ont
beaucoup
d'entre nous à se rabaisser. N'écoutez pas cette
voix.
Il importe seulement de persévérer dans la
pratique de
lâcher prise, et plus vous prendrez confiance en votre
habileté
à le faire, plus vous serez en mesure de réaliser
l'état de non attachement.
réalisation
Il
est important d'avoir conscience que vous avez abandonné le
désir : quand vous ne portez plus de jugement ou n'essayez
plus d'éliminer quoi que ce soit, quand vous reconnaissez le
désir pour ce qu'il est... Lorsque vous êtes
vraiment
calme et serein, vous vous apercevez qu'il n'y a pas d'attachement
à
quoi que ce soit. Vous n'êtes pas pris au piège,
à
essayer d'obtenir ou de rejeter quelque chose. La définition
du bien-être est simplement celle-ci : connaître
les
choses telles qu'elles sont sans ressentir la
nécessité
de les juger.
Nous
avons tendance à penser des choses comme : « Cela
ne
devrait pas être comme ci... Je ne devrais pas être
comme
ça... Tu ne devrais pas être comme ceci ou te
comporter
comme cela, et ainsi de suite... » Je suis convaincu que je
suis en mesure de vous dire ce que vous devriez être : vous
devriez être bon, gentil, généreux,
travailleur,
diligent, courageux et faire preuve de compassion. Je n'ai pas besoin
de vous connaître pour vous dire tout cela ! Par contre, pour
vraiment vous connaître, je dois vous accepter tel que vous
êtes, au lieu de me référer
à un idéal
de ce qu'une femme ou un homme devrait être, ce qu'un
bouddhiste ou un chrétien devrait être. Cela ne
veut pas
dire que nous ne savons pas ce que nous devrions être.
Notre
souffrance vient de notre attachement à des idées
concernant l'aspect idéal des choses, ainsi que de notre
tendance à les rendre plus compliquées qu'elles
ne
sont. Nous conformer à nos idéaux les plus
élevés
est une tâche impossible. La vie, les autres, le pays et le
monde dans lequel nous vivons : rien ne semble jamais aller comme il
faudrait. Nous devenons très critiques à propos
de tout
comme de nous-mêmes : « Je sais, je devrais
être
plus patient, mais je n'en suis pas capable ! »... Ecoutez
ces
« devrait », ces « ne devrait pas
» et tous
ces désirs : avoir envie de ce qui est agréable,
souhaiter devenir ou vouloir se débarrasser de ce qui est
laid
ou bien pénible. C'est comme si l'on écoutait
quelqu'un
se lamenter de l'autre côté d'une palissade :
« Je
veux ci et je n'aime pas ça. Ça devrait
être
comme ci et pas comme ça, etc... ». Prenez
vraiment le
temps d'écouter cette voix qui se plaint,
prêtez-lui
toute votre attention.
Je
pratiquais beaucoup de cette façon quand j'étais
d'humeur morose ou contestataire. Je fermais les yeux et me mettais
à
penser : « Je n'aime pas ci et je ne veux pas de
ça...
Cette personne ne devrait pas être comme ci... Le monde ne
devrait pas être comme ça ! ». Je
continuais à
écouter cette espèce de démon qui n'en
finissait
pas de tout critiquer : le monde, vous, moi. Ensuite, je changeais de
registre : « Je désire le bonheur et le
bien-être...
Je veux me sentir en sécurité... J'ai besoin
d'être
aimé ! ». Je pensais ainsi
délibérément,
tout à fait consciemment et j'écoutais ces
pensées
afin de les connaître, simplement pour ce qu'elles sont : des
phénomènes mentaux qui apparaissent selon leur
nature
conditionnée. Faites-en donc une expérience
réfléchie,
formulez tous vos espoirs, vos désirs et vos critiques.
Soyez-en pleinement conscients. Ainsi, vous serez en mesure de
connaître le désir et de l'abandonner.
Plus
vous contemplerez et examinerez l'attachement, plus claire se fera
pour vous la réalisation « Le désir
doit être
abandonné ». Ensuite, par la pratique et la
compréhension de ce que « lâcher prise
»
signifie, le troisième aspect de la seconde Noble
Vérité
est révélé : « Le
désir à
été abandonné ». Nous
comprenons vraiment
cette expérience. Ce n'est pas une compréhension
théorique, mais une réalisation directe. Nous
sommes
conscients que le désir a été
abandonné.
C'est ça la pratique.