Quelle est la
Noble Vérité de la Cessation de la Souffrance ?
C'est
la disparition totale, la cessation de cette même convoitise
; c'est la rejeter, l'abandonner, y renoncer. Mais quels sont les
prémices de cette convoitise qui doit être
abandonnée et amenée à sa cessation ?
Partout où se trouve ce qui paraît
agréable et source de plaisir, sur ces prémices,
la convoitise doit être abandonnée et
menée à sa cessation.
Il
y a cette Noble Vérité de la Cessation de la
Souffrance : telle fut la vision, révélation,
sagesse, connaissance et lumière qui s'éleva en
moi au sujet de choses jusqu'alors inexprimées.
Cette Noble Vérité doit être
pénétrée par la réalisation
de la Cessation de la Souffrance ; telle fut la vision,
révélation, sagesse, connaissance et
lumière qui s'éleva en moi au sujet de choses
jusqu'alors inexprimées.
Cette Noble Vérité a été
pénétrée par la réalisation
de la Cessation de la Souffrance : telle fut la vision,
révélation, sagesse, connaissance et
lumière qui s'éleva en moi au sujet de choses
jusqu'alors inexprimées.
[ SAMYUTTA NIKAYA - LVI - 11 ]
La
Troisième Noble Vérité, sous ses trois
aspects est la suivante : « Il y a la cessation de la
souffrance, de dukkha, la cessation de dukkha doit être
réalisée, la cessation de dukkha à
été réalisée. »
L'objectif
même de l'enseignement bouddhiste est de
développer notre capacité mentale à
contempler notre expérience dans le but d'abandonner nos
vues erronées. Les Quatre Nobles
Vérités nous enseignent comment y parvenir par le
biais d'une forme d'enquête, d'une étude
introspective - il s'agit de contempler nos réactions.
Pourquoi est-ce ainsi Il est utile de
chercher à comprendre, par exemple, la raison pour laquelle
les moines se rasent le crâne, ou à
découvrir la signification des différentes
apparences des effigies du Bouddha. Nous pratiquons la contemplation...
Notre esprit ne cherche pas à prendre parti, à
décider si ces choses sont bonnes ou mauvaises, utiles ou
inutiles. La contemplation est plutôt une forme d'ouverture
mentale qui nous permet de considérer, de nous interroger :
« Qu'est-ce que cela signifie ? Pourquoi choisit-on
d'être moine ou nonne ? Pourquoi ceux-ci doivent-ils recevoir
leur nourriture dans un bol ? Pourquoi donc renoncent-ils à
l'argent ...
» Nous arrivons ainsi à une
appréciation de ce mode de vie qui a permis de sauvegarder
cette tradition de génération en
génération, depuis le temps de son fondateur,
Gotama le Bouddha, jusqu'à nos jours.
Nous
contemplons lorsque nous constatons la souffrance, lorsque nous voyons
la nature du désir, lorsque nous reconnaissons que
l'attachement à ce désir est souffrance. Nous
avons alors la révélation de l'abandon du
désir et la réalisation de la non souffrance, la
cessation de la souffrance. Ce n'est que par la contemplation que l'on
peut faire l'expérience de ces
révélations. Il ne s'agit pas là de
croyances ni d'opinions. On ne peut pas se forcer à croire,
ou arriver à cette connaissance par un acte purement
volontaire. Ces réalisations ne sont en fait possibles que
si l'esprit est ouvert, réceptif à
l'enseignement. La croyance aveugle n'est certainement pas ce qui est
demandé, ni conseillé. Au contraire, l'esprit
doit être disposé à contempler,
apprécier et considérer.
Cette
attitude mentale est très importante car c'est de cette
façon que l'on peut échapper à la
souffrance. Or, cela s'avère impossible pour un esprit
attaché à des positions fixes et à des
préjugés, qui croit tout savoir ou, à
l'inverse, qui tient pour vrai tout ce que disent les autres. Seul
l'esprit réceptif à ces Quatre Nobles
Vérités, capable de contempler les choses - en
particulier ses propres réactions - se voit offrir une telle
possibilité.
Peu
d'entre nous réalisent l'absence de souffrance parce que
cela nécessite une forme de volonté hors du
commun pour réfléchir et chercher à
comprendre au-delà de ce qui s'impose comme
l'évidence. Il faut posséder la motivation et le
courage de vraiment observer nos propres réactions, de
contempler cette expérience mentale que constitue
l'attachement, d'examiner quelle en est la qualité, la
coloration.
Vous
sentez-vous heureux ou libre lorsque vous êtes ainsi
attaché à un désir ? Est-ce une
expérience qui vous rend confiant ou plutôt
déprimé ? C'est à vous de
répondre à ces questions. Si vous arrivez
à la conclusion que l'attachement à vos
désirs vous mène à plus de
liberté, dans ce cas, poursuivez cette voie. Attachez-vous
systématiquement à vos désirs et
observez le résultat de cette attitude.
Par la
pratique, j'ai pu me rendre compte que l'attachement aux
désirs est synonyme de souffrance, d'insatisfaction. Il n'y
a pas de doute dans mon esprit. Je vois clairement que la souffrance
dont j'ai fait l'expérience au cours de mon existence
était le résultat d'attachements à des
objets matériels, à des idées,
à des attitudes ou à des phobies. Je vois combien
je me suis infligé de misères inutiles par ma
seule incapacité à abandonner ces attachements,
et ce pour la simple raison que je ne connaissais pas d'autre
façon de vivre. J'ai grandi aux Etats-Unis, le pays de la
liberté. Le bonheur y est une chose promise, mais en
réalité, ce qui vous est offert, c'est le droit
de vous attacher à tout ce qui se présente. Le
mode de vie américain vous encourage à essayer
d'emmagasiner le bonheur en accumulant une multitude de choses. A
l'opposé, si vous faites une bonne utilisation des Quatre
Nobles Vérités, l'attachement devient alors un
objet de contemplation, une expérience qu'il s'agit de
vraiment comprendre ; ainsi, la révélation,
l'appréciation du non attachement se produit. Encore une
fois, il ne s'agit pas d'une position philosophique, ni d'un ordre
donné par votre intellect vous interdisant d'être
attaché, mais simplement de la réalisation, de
l'acceptation d'un état de paix, se manifestant tout
naturellement en l'absence d'attachement ; cet état est
également libre de souffrance.

la vérité de l'impermanence
Ici, à Amaravati, nous chantons le Dhammacakkappavattana
Sutta dans sa version traditionnelle. Quand le Bouddha
délivra son sermon sur les Quatre Nobles
Vérités, un seul des cinq disciples
présents comprit vraiment, rien qu'un seul eut une
réalisation profonde. Les quatre autres furent
impressionnés et pensèrent qu'il s'agissait
là d'un enseignement très intéressant,
mais seulement l'un d'entre eux, Kondañña, fut en
mesure de comprendre exactement ce que le Bouddha leur exposait.
Des Devas
étaient également présents qui
écoutaient le sermon. Les Devas sont des
créatures célestes appartenant à
d'autres plans d'existence, de beaucoup supérieur
à celui des humains. Leurs corps ne sont pas
matériels et grossiers comme les nôtres, mais
immatériels ; ils sont beaux, raffinés et
intelligents. Eux aussi furent enchantés d'entendre un tel
sermon, mais aucun ne fut libéré pour autant.
Les
Ecritures nous disent qu'ils furent ravis lorsque le Bouddha
réalisa l'Eveil et que leurs cris d'allégresse
s'élevèrent dans les cieux quand ils entendirent
l'enseignement. Ceux d'un premier niveau céleste
l'entendirent et communiquèrent leur bonheur au niveau
supérieur et, bientôt, tous les Devas exprimaient
leur joie, jusqu'au niveau le plus élevé : le
royaume de Brahma. La joie résultant de la mise en mouvement
de la Roue du Dhamma résonnait dans ces multiples dimensions
de l'univers et les Devas et Brahmas se réjouissaient de la
nouvelle. Cependant, seul Kondañña, un des cinq
disciples, réalisa l'illumination en écoutant le
discours. A la fin du Sutta, le Bouddha prononça les mots
« Añña Kondañña
». Añña ayant le sens de «
connaissance profonde », añña
Kondañña signifie donc :
Kondañña, celui qui comprend.
Qu'est-ce
que Kondañña avait donc compris ? Quelle
était cette connaissance profonde dont le Bouddha fit
l'éloge à la conclusion de son discours ?
C'était que toute chose qui est apparue doit
également disparaître. Au premier abord, cela ne
semble pas être une connaissance particulièrement
hors du commun, mais pourtant, cela implique en
réalité la compréhension d'une loi
universelle : tout ce qui a pour nature d'apparaître a pour
nature de disparaître - en d'autres termes, on parle de
quelque chose d'impermanent et dénué de
substance... Par conséquent, ne vous y attachez pas, ne vous
laissez pas duper par ce qui survient et passe. Ne cherchez pas
à prendre refuge - refuge que vous voulez fiable et durable
- dans quoi que ce soit qui a pour nature d'apparaître... car
cela est également de nature à
disparaître.
Si vous
voulez souffrir et gaspiller votre vie, investissez votre temps et
votre énergie à poursuivre des choses qui
possèdent un début, un commencement. Elles vous
conduiront immanquablement à la fin, à la
cessation et vous ne serez pas plus sages au bout du compte. Vous
continuerez à tourner en rond, esclave des mêmes
vieilles habitudes et quand viendra le terme de votre existence, vous
n'aurez rien appris de vraiment important.
Plutôt
que de vous contenter d'y penser, contemplez profondément la
loi qui suit : « Toute chose dont la nature est
d'apparaître est également de nature à
disparaître. » Cherchez à comprendre
comment cela peut s'appliquer à la vie en
général, à votre expérience
vécue et vous commencerez à voir. Contentez-vous
de noter : commencement... fin. Contemplez la nature des choses. C'est
seulement ça, le monde des sens : des choses qui commencent
et qui cessent, qui ont un début et une fin. La
compréhension juste, samma ditthi, est possible au cours de
cette vie même. Je ne sais pas combien de temps
Kondañña vécut après ce
premier enseignement du Bouddha, mais, à ce moment du
discours, il réalisa l'Eveil. A cet instant
précis, il eut la compréhension profonde.
J'aimerais
mettre l'accent sur le fait qu'il est important de
développer cette façon de contempler.
Plutôt que de vous contenter de perfectionner une
méthode visant à apaiser votre esprit - ce qui
représente indubitablement un aspect de la pratique -
cherchez à percevoir la méditation correcte comme
un engagement à explorer, à enquêter
avec sagesse. Cela demande l'effort courageux de regarder les choses en
profondeur, sans verser dans l'auto-analyse ni établir de
jugement au niveau personnel sur les raisons de votre souffrance, mais
en vous engageant à vraiment cultiver la voie
jusqu'à ce que vienne la compréhension profonde.
Cette connaissance parfaite résulte de
l'appréciation de ce schéma universel du
début et de la fin. Une fois que cette loi est comprise en
profondeur, on voit que toute chose lui est assujettie.
Tout ce
qui est de nature à apparaître est de nature
à disparaître : il ne s'agit pas là
d'un enseignement métaphysique. Cela n'a pas pour but de
décrire la réalité ultime - la
réalité au-delà de la mort. Mais, si
vous comprenez en profondeur et êtes complètement
conscient que toute chose dotée d'un début
possède une fin, alors vous réaliserez la
réalité ultime, la vérité
éternelle, immortelle. Ce dont nous parlons, donc, constitue
un moyen habile pour arriver à cette réalisation
ultime. Notez bien la différence, ce n'est pas une formule
métaphysique, mais une formule qui peut vous guider
jusqu'à la réalisation métaphysique.

le
phénomène de la mort et l'expérience
de la cessation
Par la
contemplation des Nobles Vérités, nous prenons
conscience du coeur du problème de l'existence humaine. Nous
étudions ce sens d'aliénation et d'attachement
aveugle à la conscience sensorielle discriminative qui
résulte de l'attachement à ce qui semble
séparé et isolé dans notre
expérience consciente. Nous sommes attachés aux
plaisirs des sens par ignorance. Lorsque nous nous identifions
à ce qui est mortel, donc condamné à
disparaître, et qui, par conséquent, ne peut
être véritablement satisfaisant, cet attachement
même est souffrance.
Les
plaisirs des sens sont tous des plaisirs
éphémères. Tout ce que nous pouvons
voir, entendre, toucher, goûter, penser ou ressentir a pour
nature de mourir, est condamné à
disparaître. Par conséquent, si nous nous
attachons aux sens, nous nous attachons à la mort. Si nous
n'avons pas fait ce travail de contemplation et que nous n'avons pas
vraiment compris cela, nous continuons à nous attacher
à ce qui est mortel avec l'espoir de repousser
l'échéance pour quelque temps. Nous faisons
semblant de croire que nous serons vraiment heureux avec les choses
auxquelles nous sommes attachés, pour faire, en fin de
compte, l'expérience de la déception, de la
désillusion et du désespoir. Il se peut que nous
réussissions à devenir ce que nous avons
entrepris de devenir, mais cela aussi devra s'achever car nous nous
attachons à une autre condition vouée
à la dissolution. A ce point, avec le désir de
mourir, il se peut que l'idée du suicide ou de
l'annihilation semble une solution, mais la mort elle-même
est une condition qui n'est pas au-delà de la mort. Quel que
soit le désir, quelle que soit la catégorie
à laquelle il appartient, si nous nous y attachons, nous
nous attachons à la mort. Ce qui suivra, par
conséquent, c'est l'expérience de la
déception et du désespoir.
La
dépression est une forme d'expérience de la mort
au niveau mental. Tout comme le corps meurt d'une mort physique,
l'esprit meurt aussi. Des états mentaux, qui ne sont que des
états conditionnés, meurent et disparaissent :
nous appelons ces expériences tristesse,
dégoût de la vie, angoisse ou
désespoir. Lorsque l'attachement est présent, si
nous faisons l'expérience de l'ennui, du chagrin, de
l'angoisse ou du désespoir, nous avons tendance à
réagir en cherchant une autre condition
éphémère qui puisse se manifester. Par
exemple, si vous vous sentez déprimé, que l'envie
de manger une part de gâteau au chocolat vous vient
à l'esprit et que vous passez à l'acte, l'espace
d'un instant, vous pouvez vous oublier, vous absorber dans le
goût délicieux et sucré du chocolat. A
cet instant, il y a devenir. En fait, ce que vous êtes devenu
est ce plaisir conditionné par le goût du chocolat
que vous trouvez délicieux. Mais vous ne pouvez pas
maintenir, continuer cette expérience très
longtemps. Vous avalez... et que reste-t-il ? A ce moment, il vous faut
trouver autre chose. C'est ça « devenir
» !
Nous
sommes aveuglés, enfermés dans ce processus de
devenir conditionné par les sens. Mais, par la
compréhension du désir - compréhension
dépourvue de jugement sur la beauté ou la laideur
du monde sensuel - nous sommes en mesure de le voir tel qu'il est. La
compréhension est présente. De cette
façon, en mettant ces désirs de
côté au lieu de nous en saisir, nous faisons
l'expérience de la cessation de la souffrance, nirodha -
c'est-à-dire de la Troisième Noble
Vérité - qui doit être
réalisée au niveau individuel. Nous contemplons
la cessation. Nous prenons note - « Ceci est la cessation
» - et nous savons que quelque chose a pris fin.

permettre
aux choses de se manifester
Avant de
pouvoir vraiment lâcher prise et mettre les choses de
côté, il faut en prendre pleinement conscience. La
méditation est un moyen de permettre au subconscient de se
manifester consciemment. Toutes les déceptions, les peurs et
les angoisses, tous les désirs inavoués et les
ressentiments ont la possibilité de devenir conscients.
Beaucoup de gens aspirent à un idéal
très élevé et, par
conséquent, sont parfois très
déçus de leur incapacité
d'être à la hauteur - de ne pas se mettre en
colère, par exemple - tout ce que l'on devrait ou bien ne
devrait pas être. Dans ces conditions, nous pouvons
aisément créer le désir - et nous y
attacher - de nous débarrasser de ces choses
négatives qui ne correspondent pas à notre
idéal. Ce type de désir peut sembler juste au
niveau moral. Vouloir se débarrasser de pensées
cruelles, de ressentiments et de jalousie paraît bon,
puisqu'une personne respectable ne devrait pas les ressentir. C'est
ainsi que l'on crée un complexe de culpabilité.
Si nous
contemplons cela, nous prenons pleinement conscience du
désir d'être à la hauteur de cet
idéal et de nous débarrasser de ces tendances
négatives. Nous pouvons ainsi lâcher prise :
plutôt que de travailler à devenir cet individu
parfait, nous laissons de côté ce
désir. Ne reste qu'un esprit clair et serein. Il n'est pas
nécessaire de devenir cet individu parfait, ce genre
d'idéal n'étant qu'une création
mentale apparaissant, puis disparaissant ; l'esprit originel reste le
même.
L'idée
de cessation est facile à comprendre au niveau intellectuel,
mais réaliser l'expérience que constitue la
cessation peut s'avérer très difficile, car cela
nécessite de bien vouloir cohabiter avec ce que l'on pense
ne pas pouvoir supporter. Par exemple, quand j'ai commencé
à pratiquer la méditation, je m'attendais
à ce que cela me rende plus gentil, plus heureux et me
conduise à faire l'expérience d'états
méditatifs très agréables. Mais,
jamais auparavant, je n'avais connu autant de haine et de
colère qu'au cours de ces deux premiers mois. Je me disais :
« C'est affreux, la méditation m'a rendu
pire qu'avant ! ». Mais je réussis à
contempler pourquoi tant de colère et d'aversion remontaient
à la surface. J'ai réalisé qu'en
grande partie, ma vie consistait précisément
à fuir tout cela. Lorsque j'étais un
laïc, la lecture était une obsession. Où
que j'aille, j'avais besoin d'avoir des livres en ma possession.
Lorsque la peur ou la colère commençaient
à se manifester, je prenais refuge dans un bouquin... ou
alors, j'allumais une cigarette... ou bien encore je mangeais quelque
chose, convaincu d'être quelqu'un de gentil, incapable de
haïr les autres. Le moindre signe d'aversion ou de haine
était réprimé.
C'est la
raison pour laquelle, durant les premiers mois de ma vie monastique,
j'avais désespérément besoin de
trouver différentes activités. Je cherchais les
moyens de me distraire parce que la pratique de la
méditation ramenait à ma mémoire
toutes sortes de choses que j'avais essayé d'oublier. Des
souvenirs d'enfance, mais aussi de mon adolescence, refaisaient surface
continuellement, accompagnés d'un sentiment de
colère et de haine si fort qu'il devint presque
intolérable. Mais je commençais à voir
qu'il me faudrait supporter ces émotions : j'ai donc fait
preuve de patience. C'est ainsi que toute la haine et la
colère que j'avais réprimée en trente
ans d'existence fit irruption, pour ainsi dire, et put se consumer et
s'éteindre grâce à la
méditation. C'était un processus de purification.
Pour
permettre à ce processus de cessation de prendre place, nous
devons être prêts à souffrir. C'est
pourquoi j'insiste sur l'importance de la patience. Nous devons faire
de la souffrance une expérience pleinement consciente car
c'est seulement en l'accueillant que la souffrance peut prendre fin.
Quand nous prenons conscience que nous souffrons physiquement ou
mentalement, il convient alors de faire face à cette douleur
qui est présente. Nous l'acceptons complètement,
l'accueillons et la prenons comme objet de contemplation en lui
permettant d'être ce qu'elle est. Cela demande
d'être patient et de surmonter le
désagrément d'une condition quelle qu'elle soit.
Au lieu de nous enfuir, nous devons endurer l'ennui, le
désespoir, le doute et la peur pour être
à même de voir et de comprendre que ces conditions
prennent fin.
Tant que
nous ne permettons pas aux choses de cesser, nous continuons
à créer du nouveau kamma qui ne fait que
renforcer nos habitudes. Quand quelque chose se manifeste, nous nous en
saisissons et nous l'utilisons pour fabriquer toutes sortes de
créations mentales. Tout devient plus compliqué
ainsi. De cette manière, ces réactions sont
répétées continuellement au cours de
nos vies. Tourner en rond à la poursuite de nos
désirs dans l'espoir d'éviter nos peurs ne peut
pas nous conduire à la paix. Nous contemplons la peur et le
désir pour qu'ils cessent de nous duper : il est
nécessaire de comprendre ces forces qui nous mystifient pour
qu'elles arrêtent de nous tromper et soient ainsi
autorisées à cesser. Le désir et la
peur nous révèlent leurs qualités
fondamentales : ils sont impermanents, insatisfaisants et impersonnels.
Ils sont vus et compris pour ce qu'ils sont, c'est ainsi que la
souffrance prend fin.
Il est
vraiment très important de comprendre la
différence entre cessation et annihilation - le
désir qui peut se manifester de se débarrasser
des choses. La cessation est la fin naturelle de toute condition qui
est apparue. C'est autre chose que le désir ! Ça
n'est pas une création mentale, mais l'achèvement
de ce qui a commencé, la mort de ce qui est né.
Par conséquent, la cessation n'a rien de personnel, elle
n'est pas le résultat de la volonté de se
débarrasser de choses, mais se produit lorsque l'on permet
à ce qui est apparu de disparaître. Pour ce faire,
on doit abandonner la convoitise. Ça ne veut pas dire
rejeter ou refouler : abandonner possède plutôt
ici le sens de lâcher prise, laisser de
côté.
Lorsque la
fin s'est produite, ce qui vient ensuite est l'expérience de
nirodha : la cessation, la vacuité, l'absence d'attachement.
Nirodha est un autre terme pour évoquer la
réalisation de Nibbana. Lorsque vous avez permis
à quelque chose de partir et de cesser, il ne reste que la
paix, la sérénité.
Vous
pouvez faire l'expérience de cette tranquillité
lorsque vous pratiquez la méditation. Quand vous avez
laissé un désir se résorber,
disparaître de votre conscience, une paix profonde s'ensuit.
Il s'agit de la sérénité
véritable, située au-delà de la mort.
Quand vous réalisez clairement cette expérience,
quand vous comprenez vraiment de quoi il s'agit en l'ayant
vécu, vous réalisez Nirodha Sacca, la
Vérité de la Cessation : un espace dans lequel il
n'y a pas d'ego, mais où règnent vigilance et
clarté. La véritable signification du bonheur
suprême, de la béatitude est cette paix de la
conscience transcendant totalement la souffrance et l'angoisse.
Si nous ne
laissons pas survenir la cessation, nous avons tendance à
opérer sur la base de suppositions que nous faisons sans
même en avoir conscience. Parfois, ce n'est que lorsque nous
commençons à méditer que nous nous
rendons compte combien tant de peur et de manque de confiance remontent
à des expériences de l'enfance. Je me souviens
que, lorsque j'étais un petit garçon, j'avais un
très bon ami qui se désintéressa de
moi et me rejeta. A la suite de cet événement, je
fus vraiment déprimé pendant des mois. Cela
laissa une impression très profonde dans ma
mémoire. Je compris par la suite, à travers la
méditation, que cet incident apparemment minime avait
profondément conditionné ma relation aux autres -
j'ai toujours ressenti une grande peur d'être
rejeté. Je ne m'en étais pas rendu compte,
jusqu'à ce que ce souvenir précis se mette
à revenir continuellement au cours de la
méditation. L'esprit rationnel nous dit que c'est ridicule
de passer notre temps à analyser les tragédies de
notre enfance. Mais, si celles-ci ne cessent de visiter notre
conscience, il est possible que ce soit parce qu'elles essayent de nous
dire quelque chose sur les suppositions et les conditionnements qui ont
été mis en place lorsque nous étions
enfant.
Si vous
faites l'expérience, pendant votre méditation, de
souvenirs ou de peurs obsessionnelles, au lieu de vous sentir
frustré et contrarié, apprenez à les
voir comme des choses qu'il convient d'accepter en votre conscience, de
façon à pouvoir les laisser de
côté. Vous avez la possibilité
d'organiser votre quotidien afin d'éviter de voir ces choses
; ainsi, les conditions nécessaires à leur
apparition sont réduites. Vous pouvez vous engager pour de
grandes causes ou dans d'importantes activités ; dans ce
cas, ces anxiétés et phobies non
identifiées ne deviennent jamais conscientes - mais que se
passe-t-il lorsque vous lâchez prise ? Le désir ou
l'obsession sont mouvants et ils se déplacent vers la
cessation : ils prennent fin. Par cette expérience, vous
avez la révélation qu'il y a la cessation du
désir. Ceci constitue le troisième aspect de la
Troisième Noble Vérité: la cessation a
été réalisée.
réalisation
Ceci doit
être réalisé. Le Bouddha
était catégorique. C'est une
vérité à réaliser, ici et
maintenant. Il n'est pas nécessaire d'attendre la mort pour
nous rendre compte que c'est tout à fait ainsi. Au
contraire, cet enseignement s'adresse aux vivants, aux êtres
humains que nous sommes. Chacun d'entre nous doit réaliser
cette vérité. Je peux vous en parler et vous
encourager à pratiquer, mais je ne peux pas vous obliger
à la réaliser !
Ne vous
dites pas qu'il s'agit là de quelque chose d'inaccessible,
bien au-delà de vos capacités. Lorsque nous
parlons du Dhamma, de la Vérité, nous faisons
référence à quelque chose que nous
pouvons voir par nous-mêmes, ici et maintenant. Nous sommes
en mesure de nous tourner dans cette direction, de nous incliner dans
le sens de la vérité. Nous sommes capables de
prendre conscience de la réalité
présente, à cet endroit précis,
maintenant. C'est ça, pratiquer la pleine conscience :
être éveillé, alerte et porter notre
attention sur ce qui se produit. A travers la pleine conscience, nous
observons le sentiment d'être une personne unique et
différente des autres, nous étudions la
façon dont se manifeste l'ego qui s'identifie au monde - moi
et ce qui m'appartient : mon corps, mes sentiments, mes souvenirs, mes
pensées, mes vues et mes opinions, ma maison, ma voiture et
ainsi de suite...
J'avais
une forte tendance à l'autocritique. Ainsi, lorsque la
pensée « Je suis Sumedho » me venait
à l'esprit, d'autres pensées de
caractère méprisant suivaient, du genre
« Je ne suis pas à la hauteur » - mais
dites-moi, d'où viennent ces pensées et
où disparaissent-elles ?... Ou, au contraire : «
J'en sais beaucoup plus que vous, je suis bien plus accompli. J'ai
vécu la vie de moine pendant bien des années, je
suis sûr d'être meilleur que vous ! ».
D'où cela vient-il et où cela se termine-t-il ?
Quand
l'arrogance, la satisfaction ou le dénigrement sont
présents, quoi que ce soit, faites-en l'examen,
écoutez cette voix intérieure : « Je
suis... ». Soyez conscient et attentif à l'espace
qui précède la pensée ; puis,
à la pensée elle même et prenez ensuite
conscience de l'espace qui suit. Maintenez votre attention sur cet
espace, ce vide à la fin. Combien de temps pouvez-vous
garder votre attention sur cet espace, cette absence
d'activité ? Vous pourrez peut-être entendre une
sorte de vibration sonore intérieure, le son du silence, le
son primordial. Quand vous concentrez votre attention sur cet objet,
vous pouvez vous demander si le sentiment « Je suis
» est présent. Vous vous apercevrez alors que,
lorsque vous êtes vraiment vide, quand il n'y a que
clarté, vigilance et attention, il n'y a pas d'ego. Il
n'existe pas de sentiment de « Moi » et de
« Mon ». Ma pratique est de prendre refuge dans cet
état spacieux et de contempler le Dhamma : ceci est juste ce
qui est. Le corps n'est ni plus ni moins que cette
expérience. Je peux lui attribuer un nom ou pas, mais, pour
le moment, c'est simplement ça. « Ça
» n'est pas Sumedho.
Il n'y a
pas de moine bouddhiste dans cet espace. « Moine bouddhiste
» est simplement une convention appropriée aux
lieu et heure. Quand les gens font votre éloge et disent que
vous êtes extraordinaire, vous pouvez en prendre connaissance
en évitant d'en faire une question personnelle ; il s'agit
simplement de quelqu'un offrant son appréciation. Vous
n'oubliez pas qu'en fait il n'y a pas de moine bouddhiste ici, mais
seulement cette expérience immédiate. C'est
simplement comme ça. Si je désire qu'Amaravati,
le monastère où je vis, soit une
réussite et que ça semble être le cas,
je suis satisfait. Mais, si c'est un échec, si personne ne
s'y intéresse, alors nous ne pouvons pas payer les factures
et tout se casse la figure - c'est la catastrophe ! Mais, en fait,
Amaravati n'est qu'une illusion. L'idée d'une personne
à laquelle on se réfère en tant que
moine bouddhiste ou celle d'un monastère appelé
Amaravati ne sont que des conventions, pas une
réalité suprême. A cet instant
précis, les choses sont seulement comme ça,
simplement telles qu'elles doivent être. Ainsi, on ne porte
pas le poids d'un tel endroit sur les épaules, parce qu'on
le voit clairement tel qu'il est et qu'il n'y a personne
d'impliqué en réalité. De la
même façon, que cela réussisse ou
échoue n'a plus d'importance.
Dans la
vacuité, les choses sont simplement ce qu'elles sont. Quand
nous sommes ainsi conscients, nous ne sommes pas pour autant
indifférents au succès ou à
l'échec et résolus à ne plus rien
faire. Nous pouvons décider de passer à l'action.
Nous sommes tout à fait capable de juger de ce que nous
pouvons accomplir : nous comprenons ce qui doit être
effectué et pouvons l'exécuter correctement.
Alors, toute chose fait partie du Dhamma, la
réalité immédiate. Nous agissons tel
que nous le faisons car nous comprenons que c'est ce qu'il convient de
faire, ici et à maintenant, plutôt que de suivre
des ambitions personnelles ou une peur de l'échec.
La voie
qui mène à la cessation de la souffrance est
celle de la perfection. Le mot « perfection » est
plutôt intimidant parce que nous nous trouvons
très imparfaits. En tant que personnalité, nous
nous demandons comment nous pouvons ne serait-ce qu'oser
considérer la possibilité d'être
parfaits. La perfection humaine est un sujet dont personne ne parle
jamais ; cela semble complètement impossible de concevoir la
perfection chez un être humain. Pourtant, un Arahant est
simplement un être humain qui a perfectionné son
existence, quelqu'un qui a appris tout ce qu'il y a à
apprendre en appliquant cette loi fondamentale : « Tout ce
qui est sujet à l'apparition est sujet à la
cessation. » Un Arahant n'a pas besoin de tout savoir sur
tout ; il lui suffit de connaître et de comprendre
parfaitement cette loi.
Nous
utilisons notre potentiel de sagesse - « La sagesse du
Bouddha » - pour contempler le Dhamma, les choses telles
qu'elles sont. Nous prenons refuge dans la Sangha,
c'est-à-dire ceux qui font le bien et refusent de faire le
mal. La Sangha est une entité, une communauté. Il
ne s'agit pas d'un conglomérat de personnalités
ou de caractères différents. Le sens
d'être un individu particulier, d'être un homme ou
une femme, n'a pas d'importance. Cette Sangha est vue comme un Refuge.
Bien que les manifestations soient toutes différentes, il
existe une unité qui rend notre réalisation
identique. En étant éveillés,
vigilants et libérés de nos attachements, nous
réalisons la cessation et demeurons dans la
vacuité où nous fusionnons tous. Il n'existe pas,
là, de personne. Les gens peuvent apparaître et
disparaître dans cet espace, mais il n'y a pas de personne.
Il n'y a que clarté, conscience, paix et pureté.

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de page
Quelle est la
Noble Vérité qui mène à la
cessation de la souffrance ?
Elle
n'est autre que le Noble Chemin Octuple, c'est-à-dire : la
Compréhension Juste, l'Intention Juste, la Parole Juste,
l'Action Juste, le Moyen d'Existence Juste, l'Effort Juste, l'Attention
Juste et la Concentration Juste.
Ceci
est la Noble Vérité de la Voie qui
mène à la cessation de la Souffrance : telle fut
la vision, révélation, sagesse, connaissance et
lumière qui apparut en moi au sujet de choses jusqu'alors
inexprimées.
Cette Noble Vérité doit
être pénétrée en cultivant
la Voie qui mène à la cessation de la Souffrance
: telle fut la vision, révélation, sagesse,
connaissance et lumière qui apparut en moi au sujet de
choses jusqu'alors inexprimées.
Cette Noble Vérité a
été pénétrée en
cultivant la Voie qui mène à la cessation de la
Souffrance : telle fut la vision, révélation,
sagesse, connaissance et lumière qui apparut en moi au sujet
de choses jusqu'alors inexprimées.
[ SAMYUTTA NIKAYA - LVI - 11 ]
La
Quatrième Noble Vérité, à
l'instar des trois premières, possède trois
aspects. Le premier est le suivant : « Il y a le Noble Chemin
Octuple - Atthangika magga - la voie qui mène hors de la
souffrance. » On l'appelle également le Noble
Chemin - Ariya magga. Dans le deuxième aspect, il est
ajouté : « Cette voie doit être
développée ». La réalisation
finale, celle de l'Arahant, constitue ensuite le troisième
aspect : « La voie a été pleinement
développée ».
Le Chemin
Octuple est présenté selon une
séquence commençant avec la
Compréhension Juste, autrement dit parfaite, suivie de
l'Intention Juste ou encore Aspiration Juste, parfaite - Samma ditthi
et Samma sankappa ; ces deux premiers éléments de
la Voie sont regroupés sous le terme Sagesse -
Pañña. L'Engagement à mener une
existence morale - Sila - est une conséquence de
Pañña et regroupe la Parole Juste, l'Action Juste
et le Moyen d'Existence Juste - Samma vaca, Samma kammanta et Samma
ajiva. On peut les appeler aussi Parole Parfaite, Action Parfaite et
Façon Parfaite de gagner sa vie.
Ensuite,
nous avons l'Effort Juste, l'Attention Juste, puis la Concentration
Juste - Samma vayama, Samma sati et Samma samadhi - qui
résultent naturellement de Sila. Ces trois derniers
procurent l'équilibre émotionnel et concernent le
coeur - en tant que centre de notre vie émotionnelle - qui
peut être libéré de
l'égoïsme. Par l'Effort Juste, la
Compréhension Juste et la Concentration Juste, le coeur est
pur, libéré de la cruauté, de
l'ignorance et de la cupidité, de n'importe quelle
manifestation de l'égoïsme. Lorsque le coeur est
libre et purifié, l'esprit est serein. La Sagesse,
Pañña - c'est-à-dire la
Compréhension Juste et l'Aspiration Juste - est le fruit
d'un coeur libre : ceci nous ramène au point de
départ.
Les
éléments du Chemin Octuple peuvent donc
être regroupés, ainsi, en trois sections :
1 LA
SAGESSE - Pañña
- La Compréhension Juste - Samma ditthi
- L'Aspiration Juste - Samma sankappa
2 LA
MORALITE - Sila
- La Parole Juste - Samma vaca
- L'Action Juste - Samma kammanta
- Le Moyen d'Existence Juste - Samma ajiva
3 LA
CONCENTRATION - Samadhi
- L'Effort Juste - Samma vayama
- L'Attention Juste - Samma sati
- La Concentration Juste - Samma samadhi
Le fait
que nous les énumérions dans cet ordre ne
signifie pas que ces facteurs apparaissent de façon
linéaire, en séquence. En
réalité, ils se manifestent ensemble.
Il est
possible de parler du Chemin Octuple en disant que,
premièrement, il y a la Compréhension Juste, puis
l'Aspiration Juste et ainsi de suite... Mais, en
réalité, présenté de cette
manière, cela nous enseigne simplement à
méditer sur l'importance qu'il y a d'être
responsables de nos paroles et de nos actes au cours de nos vies.
la compréhension juste
Le premier
facteur du Chemin Octuple est la Compréhension Juste qui est
la conséquence d'avoir
pénétré, d'avoir vu les trois
premières Nobles Vérités. Si cette
réalisation a eu lieu, alors on possède la
Compréhension Parfaite du Dhamma - la vision claire que
« Tout ce qui est de nature à apparaître
est également de nature à disparaître
». C'est aussi simple que ça. Il n'est pas
nécessaire de passer beaucoup de temps à lire et
à relire « Tout ce qui est de nature à
apparaître est de nature à disparaître
» pour comprendre la phrase, mais cela demande pas mal de
temps à la plupart d'entre nous pour réellement
connaître la signification profonde de ces mots
plutôt que leur simple sens conceptuel.
La vision,
ou connaissance intérieure, appartient en fait au domaine de
l'intuition, au-delà de celui des idées, des
opinions. Il ne s'agit plus de « Je pense que je sais...
», ou encore « OK, ça semble
raisonnable, logique. Je suis d'accord avec ça. J'aime ces
idées... ». Ce type de savoir est purement
cérébral, intellectuel, alors que la connaissance
intérieure est profonde. Il s'agit de quelque chose de
vraiment perçu, de manière intuitive,
au-delà du doute.
Cette
connaissance profonde résulte des neuf
réalisations précédentes. Il y a donc
un enchaînement qui aboutit à la
compréhension juste des choses telles qu'elles sont -
c'est-à-dire que tout ce qui est de nature à
apparaître est de nature à disparaître,
de nature impersonnelle, dénuée de substance.
Quand la Compréhension Juste est présente, vous
avez lâché l'illusion de l'ego, d'une
personnalité inaltérable et pourtant
dépendante de conditions
éphémères, mortelles - concept qui est
en soi contradictoire. Le corps demeure, les sensations et les
pensées subsistent, mais ils sont simplement ce qu'ils sont
- la croyance que nous sommes notre corps ou nos opinions
disparaît. Nous accordons de l'importance aux choses telles
qu'elles sont. Nous n'essayons pas de dire que ces
phénomènes n'ont aucune
réalité ou qu'ils sont différents de
ce qu'ils sont. Ils sont exactement ce qu'ils sont et rien de plus.
Mais, quand la compréhension juste est absente, lorsque nous
ne comprenons pas ces vérités, nous avons
tendance à attribuer aux choses une substance, une
personnalité qui n'existe que dans notre esprit. Nous
croyons voir alors toutes sortes de choses et nous créons
d'innombrables problèmes liés aux conditions dont
nous faisons l'expérience.
L'angoisse
et le désespoir qui nous affligent, nous les humains,
viennent de ce qui est ajouté, créé,
causé par la présence de l'ignorance au moment
présent. C'est bien attristant de se rendre compte que la
misère et l'angoisse de l'humanité trouvent leur
source dans une illusion - une sorte d'hallucination collective. Le
désespoir est vide et n'a pas de raison d'être.
Quand vous voyez cela, vous commencez à ressentir une
immense compassion pour tous les êtres vivants. Comment
pouvons-nous haïr ou montrer de l'animosité envers
quelque individu que ce soit, quand nous savons qu'il est prisonnier de
l'ignorance ? C'est à cause d'un malentendu terrible que
tous les êtres sont conditionnés à agir
comme ils le font.
Lorsque
nous méditons, nous pouvons faire l'expérience
d'un niveau de paix, de tranquillité relatif au
ralentissement de l'activité mentale. Si notre esprit est
calme et que nous regardons une fleur, par exemple, nous la voyons
telle qu'elle est. Quand il n'y a aucun attachement - rien à
obtenir, rien à rejeter - si ce que nous voyons, entendons
ou contactons par l'intermédiaire de nos sens est quelque
chose de beau, de raffiné, dans ce cas, cette chose est
vraiment belle. Nous ne sommes pas en train d'évaluer, de
comparer, d'essayer de nous l'approprier, ni de la posséder
; ainsi, nous trouvons beaucoup de joie à
apprécier simplement la beauté alentour, car nous
n'éprouvons pas le besoin de l'utiliser à quelque
fin que ce soit. Il n'y a rien à ajouter ni à
supprimer.
Nous
associons à la beauté une notion de
pureté, de vérité et de
sublimité. Il ne s'agit pas de la prendre pour un
piège destiné à nous duper :
« Ces fleurs sont ici pour me détourner du droit
chemin ». C'est là une forme de puritanisme, la
réaction d'un méditant aigri,
intolérant. Si notre conscience est pure, nous pouvons
apprécier la beauté d'une personne du sexe
opposé sans désir de contact ni de possession.
Quand la convoitise ou l'intérêt
égoïste sont absents, nous pouvons nous
réjouir de la beauté des autres, qu'ils soient
hommes ou femmes. Il y a là honnêteté,
appréciation des choses telles quelles sont. C'est la
signification du mot libération - vimutti. Nous sommes
libérés de ces liens qui déforment et
corrompent la beauté environnante, celle du corps humain,
par exemple. Nos consciences peuvent être tellement
corrompues et négatives, déprimées et
obsessionnelles en ce qui concerne certains
phénomènes, que nous sommes incapables de les
voir telles qu'ils sont. Si nous ne possédons pas la
Compréhension Juste, nous voyons le monde à
travers des filtres de plus en plus épais et trompeurs.
La
Compréhension Juste doit être
développée par la contemplation, en utilisant
l'enseignement du Bouddha. Le Dhammacakkappavattana Sutta,
particulièrement intéressant pour ce travail,
constitue un moyen de référence utile
à la réflexion. Nous pouvons également
utiliser d'autres suttas du Tipitaka tels que ceux qui ont pour sujet
la Loi sur l'Origine Dépendante - paticcasamuppada, un
enseignement fascinant à étudier. Si vous
contemplez votre expérience à travers ces
enseignements, vous êtes en mesure de voir clairement la
différence entre les phénomènes en
tant que Dhamma et les illusions, les fabrications mentales que nous
créons par habitude autour de ce qui est en
réalité impersonnel. C'est pour cette raison que
nous devons établir très consciemment une ferme
attention aux choses telles qu'elles sont. Si la
compréhension des Quatre Nobles
Vérités est présente, alors le Dhamma
est présent.
Avec la
Compréhension Juste, toute manifestation est
perçue en tant que Dhamma. Par exemple, nous sommes assis
ici... ceci est Dhamma. Nous n'attribuons pas, ni à ce corps
ni à cet esprit, une personnalité pourvue de
toutes ses opinions et idées, de toutes les
pensées et réactions conditionnées
acquises par ignorance. Nous contemplons, l'attention fermement
établie dans le présent : « C'est
ainsi. Ceci est Dhamma ! » Nous gardons à l'esprit
la compréhension que cette formation physique est simplement
Dhamma. Ce n'est pas là l'ego : c'est impersonnel.
De la
même façon, nous voyons la sensibilité
de cette formation physique en tant que Dhamma, au lieu de la
considérer comme quelque chose de personnel : « Je
suis sensible !... Je ne suis pas sensible !... Tu ignores ma
sensibilité !... Qui est le plus sensible ?... Pourquoi
faisons-nous l'expérience de la douleur ?... Pour quelle
raison Dieu a-t-il créé la souffrance ?...
Pourquoi n'a-t-il pas créé uniquement le plaisir
... C'est
injuste, les gens meurent et nous devons être
séparés de ceux que nous aimons !... Ressentir
l'angoisse est horrible... »
Il n'y a
pas de Dhamma là-dedans, n'est-ce pas ? Tout est pris au
niveau personnel - « Pauvre de moi ! Je n'aime pas ceci... Je
ne veux pas de ça... Ce que je désire, c'est la
sécurité, le bonheur, le plaisir et tout ce qu'il
y a de mieux... Ça n'est pas normal que ces choses ne me
soient pas données. C'est injuste que mes parents n'aient
pas été des individus complètement
accomplis spirituellement... C'est anormal que ceux qui nous dirigent -
nos leaders politiques - ne soient pas des modèles de
sagesse et de vertu... Si tout était juste, on
élirait des Arahants comme Président de la
République... »
Bien
évidemment, j'exagère et j'essaye de faire
apparaître le côté absurde de ce
sentiment de « Ça n'est pas normal, ça
n'est pas juste » poussé au point où
l'on attend de Dieu qu'il crée tout pour nous et nous offre
un bonheur inaltérable. C'est ainsi que beaucoup de gens
pensent, même s'ils ne le disent pas tout haut. Mais, lorsque
nous réfléchissons correctement, nous voyons :
« C'est de cette façon que sont les choses. La
douleur est comme ci et le plaisir comme ça. Ainsi va
l'expérience consciente ! » Nous acceptons
pleinement, consciemment notre expérience sensible,
émotionnelle. Nous respirons. Cette attitude nous permet
d'aspirer à la libération.
Quand
notre réflexion s'aligne sur le Dhamma, nous contemplons
notre propre humanité telle qu'elle est. Nous cessons de la
considérer à un niveau personnel ou de reporter
la faute sur quelqu'un d'autre si les choses ne sont pas exactement
comme nous aimerions ou voudrions qu'elles soient. Les choses sont ce
qu'elles sont et nous sommes tels que nous sommes. Vous pouvez vous
demander pourquoi nous ne pouvons pas être tous absolument
identiques - avec la même tendance à la
colère, la même convoitise et la même
ignorance - sans cette infinité de variations et de
permutations. Cependant, même si nous réalisons
que l'expérience humaine se limite à quelques
phénomènes élémentaires
communs, chacun d'entre nous doit faire l'expérience de son
propre kamma, c'est-à-dire de toutes ses obsessions et
habitudes particulières, toujours différentes -
en qualité et en intensité - de celles d'une
autre personne.
Pour
quelle raison ne pouvons-nous pas être tous égaux,
être tous dotés des mêmes attributs, et
nous ressembler en tout - spécimen unique et androgyne ?
Dans un tel monde, il n'existerait pas d'injustice, les
différences n'auraient pas cours, tout serait absolument
parfait et l'inégalité impossible. Mais, en
reconnaissant le Dhamma, nous réalisons que, dans un monde
où tout n'est que condition dépendant d'une
infinité d'autres conditions, il n'existe pas deux choses
identiques. Elles sont toutes différentes, infiniment
variables et changeantes, et plus nous essayons de conformer tous ces
phénomènes conditionnés à
nos idées, plus nous sommes frustrés. Nous
tentons de façonner l'autre et la
société de façon à ce
qu'ils correspondent à nos idées sur la nature et
le fonctionnement des choses, mais nous finissons toujours par nous
sentir spoliés. Si nous contemplons avec sagesse, nous
réalisons que c'est ainsi, que ceci est la façon
dont les choses doivent être, qu'il n'y a pas d'autre
manière possible.
Mais il ne
s'agit pas d'une attitude fataliste ou négative.
Ça n'est pas du tout dire : « C'est ainsi et il
n'y a rien à faire à ce sujet ! » Il
s'agit, bien au contraire, d'une réponse très
positive qui consiste à accepter le flot de la vie pour ce
qu'il est. Même si cela diffère de ce que nous
voulons, nous pouvons l'accepter et consentir à apprendre de
l'expérience.
Nous
sommes des êtres conscients, intelligents, capables de
mémoriser ce que la vie nous apprend. Nous communiquons
grâce au langage. Au cours de plusieurs
millénaires, nous avons développé la
raison, la logique et notre faculté d'analyse. Ce qu'il nous
reste à faire, c'est comprendre de quelle façon
utiliser ces capacités comme outil pour la
réalisation du Dhamma, plutôt que d'en faire des
acquisitions ou des problèmes personnels. Les gens qui ont
développé leur faculté d'analyse
finissent souvent par l'exercer à leur encontre. Ils
s'enlisent dans l'autocritique et en arrivent même parfois
à se détester. Cela se produit car nos
facultés à discriminer ont tendance à
se focaliser sur ce qui va mal. C'est de cette manière que
fonctionne la discrimination : distinguer comment ceci est
différent de cela. Que se passe-t-il quand vous le faites
à propos de vous-mêmes ? C'est bien simple, vous
échafaudez une liste entière de fautes et
d'imperfections qui vous donnent le sentiment d'être un cas
complètement désespéré.
Quand nous
développons la Compréhension Juste, nous nous
servons de notre intelligence pour réfléchir et
contempler. Nous utilisons également notre
capacité à être attentifs, à
être réceptifs à la
réalité du moment. Quand nous contemplons ainsi,
nous employons simultanément notre sagesse et notre
attention. Dans ce cas, nous exploitons notre capacité
à analyser, à distinguer avec sagesse - vijja, au
lieu d'agir sous l'influence de l'ignorance - avijja. Cet enseignement
des Quatre Nobles Vérités est à votre
disposition pour vous aider à utiliser, d'une
manière sage, votre intelligence - votre capacité
à contempler, réfléchir et penser -
plutôt que de sombrer dans une spirale de convoitise, de
cruauté ou d'autodestruction.
l'aspiration juste
Le
deuxième facteur du Chemin Octuple est Samma sankappa, que
l'on traduit parfois par « Pensée Juste
» - l'action de penser correctement. Mais ce terme
possède en fait une qualité plus dynamique qui
peut être rendu par « Intention »,
« Attitude » ou « Aspiration ».
Je préfère utiliser le mot « Aspiration
» qui, d'une certaine manière, s'adapte
particulièrement à ce Chemin Octuple car, lorsque
nous suivons une voie spirituelle, nous aspirons à la
réalisation d'un état situé
au-delà de notre condition humaine.
Il importe
de reconnaître que l'aspiration diffère
fondamentalement du désir. Le terme pâli tanha
désigne le « désir
conditionné par l'ignorance », alors que sankappa
signifie « aspiration non conditionnée par
l'ignorance ». L'aspiration à quelque chose peut
nous apparaître comme étant une sorte de
désir car, en français, nous avons tendance
à utiliser le mot « désir »
pour toute forme d'intention - que ce soit aspirer à quelque
chose ou vouloir. On peut croire que cette aspiration
représente une forme de tanha qui serait le désir
de devenir illuminé - mais Samma sankappa a pour source la
Compréhension Juste, distinguant clairement. Il ne s'agit
pas de vouloir devenir quoi que ce soit, ce n'est absolument pas le
désir de devenir une personne illuminée. Avec la
compréhension juste, cette façon de penser n'a
plus de sens.
L'aspiration
est un sentiment, une intention, une attitude, un mouvement
à l'intérieur de nous-mêmes. Notre
esprit s'élève, il ne sombre pas : il s'agit, en
quelque sorte, de l'inverse du désespoir. Quand la
Compréhension Juste est présente, nous aspirons
à la vérité, à la
pureté et à la compassion. La
Compréhension Juste et l'Aspiration Juste - Samma ditthi et
Samma sankappa - sont regroupées sous le terme
Pañña - la sagesse - et constituent la
première de trois sections du Chemin Octuple.
Nous
pouvons observer les raisons pour lesquelles nous sommes insatisfaits,
même lorsque nous ne manquons de rien. Nous ne sommes pas
vraiment heureux, bien que nous ayons une belle maison, une voiture, un
mariage idéal, des enfants intelligents et charmants ou
encore bien d'autres choses... et nous ne le sommes sûrement
pas lorsque nous ne les possédons pas !... Si nous en sommes
dépourvus, nous pouvons penser : « Si seulement
j'avais tout ça, alors je serais heureux ! » Mais
nous ne le serions pas. La Terre n'est pas un endroit où
l'on peut trouver le bonheur parfait ; croire que ça puisse
être le cas est une illusion. Quand nous réalisons
cela, nous n'attendons plus de la planète Terre qu'elle nous
offre entière satisfaction, nous abandonnons cette exigence.
Jusqu'au
moment où nous réalisons que ce monde, cette
planète ne sont pas aptes à satisfaire tous nos
désirs, nous continuons à lui demander :
« Pourquoi ne contentes-tu pas toutes mes exigences ?
». Nous sommes comme de jeunes enfants qui tètent
leur mère essayant constamment d'obtenir d'elle le maximum,
exigeant qu'elle ne cesse jamais de les nourrir, de les soigner et de
les rendre heureux.
Si nous
étions comblés, nous ne nous poserions pas tant
de questions. Cependant, nous avons, pour la plupart d'entre nous, le
sentiment qu'il y a quelque chose d'autre que la terre sous nos pieds ;
il y a quelque chose, au-delà de nous, que nous ne pouvons
pas véritablement comprendre. Nous avons la
capacité de nous interroger et de méditer sur
l'existence, de contempler ce qu'elle signifie. Si vous souhaitez
connaître le sens de votre vie, vous ne pouvez pas vous
satisfaire de la richesse, de l'aisance et de la
sécurité matérielles seules.
C'est
pourquoi nous aspirons à connaître la
vérité. On peut se dire qu'il s'agit
là d'une sorte de désir ou d'ambition
présomptueuse : « Qui donc est-ce que je crois
être, à essayer de connaître la
signification de la vie et de l'univers ? » Mais, pourtant,
cette aspiration est là. Pourquoi la ressentirions-nous si
l'entreprise était totalement impossible ? Examinez la
notion de réalité suprême.
L'idée d'une vérité absolue ou ultime
est un concept grandement raffiné ; l'idée de
Dieu, d'éternité ou d'immortalité est
en fait une pensée très subtile. Nous aspirons
à la connaissance de cette réalité
suprême. Ça n'est pas notre animalité,
nos instincts primaires qui nous portent dans cette direction - ceux-ci
n'ont que faire de telles aspirations. Mais il existe, en chacun
d'entre nous, un potentiel d'intelligence intuitive qui
détermine cette volonté de réaliser la
vérité. Cette intuition se trouve toujours
présente en nous, mais nous sommes enclin à ne
pas y prêter attention ; nous ne la comprenons pas. Nous
avons tendance à l'écarter ou à nous
en méfier - en particulier les matérialistes
modernes qui la considèrent comme un fantasme sans
réalité.
Pour ma
part, réaliser que je n'appartenais pas vraiment
à cette planète fut une grande source de
réconfort et de joie. Je l'avais toujours
soupçonné. Je me souviens même avoir
pensé, alors que je n'étais qu'un enfant :
« Je ne suis pas vraiment d'ici. » Je n'ai jamais
eu le sentiment de vraiment appartenir à ce monde -
même avant de devenir moine, je n'avais jamais eu le
sentiment d'avoir ma place dans la société. Bien
des gens prendraient simplement cela pour une quelconque
névrose, mais peut-être s'agit-il de ce genre
d'intuition qu'ont parfois les enfants. Quand vous êtes
innocent et pur, votre esprit peut se montrer parfois très
intuitif. L'esprit d'un enfant est relié à
certaines forces mystérieuses de manière plus
intuitive que celui de la plupart des adultes. Quand nous devenons
adultes, nous sommes conditionnés à voir le monde
selon des règles biens établies et nous finissons
par avoir des idées très
arrêtées sur ce qui est vrai ou ce qui ne l'est
pas. Le sentiment d'être ce que nous sommes se
développe et se solidifie sous l'influence de la
société qui régit le réel
et l'irréel, le bien et le mal. En conséquence,
nous interprétons le monde par le biais de ces perceptions
fixes. Une des choses que nous trouvons charmante, fascinante chez les
enfants est qu'il ne se comportent pas encore ainsi. Ils sont toujours
capables de percevoir le monde de manière intuitive.
La
méditation est un moyen de déconditionner
l'esprit, une méthode qui nous permet de lâcher
nos opinions bien établies et nos idées fixes.
D'ordinaire, nous ignorons ce qui est réel tandis que ce qui
ne l'est pas reçoit toute notre attention. C'est une
attitude conditionnée par l'ignorance - avijja.
La
contemplation de notre aspiration humaine nous met en relation avec
quelque chose de plus élevé que ce monde animal
et que cette planète terre seuls. Cette connexion me semble
plus convaincante que l'idée qu'il n'y a rien de plus que
ça, que tout est fini une fois que nous sommes morts et
enterrés. Quand nous réfléchissons et
nous interrogeons sur la nature de cet univers dans lequel nous vivons,
nous nous rendons compte qu'il est immensément vaste,
mystérieux et incompréhensible. Toutefois, si
nous nous en remettons à notre intuition, nous sommes
capables d'être réceptifs à des choses
que nous avions peut-être oubliées ou que nous
n'avions jamais perçues auparavant ; notre esprit s'ouvre
quand nous lâchons ces réactions fixes et
conditionnées.
Nous
pouvons avoir l'idée bien établie
d'être une certaine personnalité, d'être
un homme ou une femme, d'être français ou anglais.
Ces choses peuvent nous paraître très
réelles et nous sommes capables de nous passionner
à leur sujet. Nous pouvons même parfois nous
entre-tuer pour défendre des vues qui nous ont
été inculquées, auxquelles nous sommes
attachés et que nous ne remettons jamais en question. Sans
Aspiration Juste et sans Compréhension Juste, sans Sagesse,
nous ne sommes jamais en mesure d'avoir une juste perspective sur ces
idées et opinions.
parole juste, moyen d'existence juste
Sila,
l'aspect moral du Chemin Octuple, se compose de trois facteurs : la
Parole Juste, l'Action Juste et le Moyen d'Existence Juste - ce qui
signifie que nous sommes responsables de nos paroles et de nos actes.
Quand je suis pleinement conscient et attentif, je m'exprime de la
manière qui convient, ici et maintenant ; de la
même façon, j'agis ou travaille suivant ce qui
convient, ici et maintenant.
Nous nous
rendons ainsi de plus en plus clairement compte que nous devons
être attentifs à nos paroles ou à nos
actes, sinon nous nous faisons continuellement du mal. Si vous faites
ou dites quelque chose de blessant ou cruel, il y a toujours un
résultat immédiat. Par le passé, il se
peut que vous ayez réussi à vous distraire
après avoir menti en vous occupant l'esprit avec quelque
chose d'autre pour ne plus y penser. Vous pouviez oublier
complètement pour un moment, jusqu'à ce que,
tôt ou tard, un sentiment de culpabilité ou
d'embarras ne revienne à votre conscience. Mais, lorsque
nous pratiquons sila, les conséquences semblent
être vécues immédiatement. Quand il
m'arrive d'exagérer, par exemple, quelque chose en moi me
dit : « Tu ne devrais pas abuser, soit plus
modéré dans tes propos ! » J'avais pour
habitude d'amplifier, d'embellir les choses, cela fait partie de ma
culture : cela semble parfaitement normal, aux Etats-Unis. Mais lorsque
vous êtes réellement attentif, l'effet du plus
petit mensonge ou du moindre commérage se manifeste
immédiatement, parce que vous êtes
complètement ouvert, vulnérable et sensible. Par
conséquent, vous êtes circonspect dans vos actes,
vous réalisez l'importance d'être responsable de
vos actes physiques et verbaux.
L'impulsion
d'aider quelqu'un est un dhamma habile, une réaction saine.
Si vous voyez quelqu'un s'évanouir et tomber par terre, il
vous vient immédiatement à l'esprit d'aider cette
personne et vous agissez en conséquence. Si vous le faites
sans arrière pensée, sans aucun désir
de récompense, mais simplement par compassion et parce qu'il
est juste d'agir ainsi, alors il s'agit là d'un dhamma
habile. Ça n'est pas du kamma personnel, ça n'est
pas là votre action. Mais, si vous agissez par
désir de gagner ses faveurs ou d'impressionner d'autres
personnes, alors - même si l'action est celle qu'il convient
de faire - vous êtes impliqué au niveau personnel
et cela renforce le sentiment de « Je suis ». Quand
nous faisons le bien sur une base de pleine attention et de sagesse
plutôt que sur celle de l'ignorance, nos actions sont des
dhammas habiles dépourvus de kamma personnel.
L'ordre
monastique fut établi par le Bouddha pour que des hommes et
des femmes aient le moyen de mener, au niveau moral, une vie
impeccable, complètement irréprochable. Le mode
d'existence d'un Bhikkhu est régi par un système
complet de préceptes, le Patimokkha. Lorsque vous respectez
une telle discipline, même si vous n'êtes pas
très attentif à ce que vous faites ou dites, vos
actions ne laissent pas de traces profondes. Il vous est interdit
d'avoir de l'argent, par conséquent, vous ne pouvez pas
aller où vous le souhaitez, à moins
d'être invité. Vous respectez le vœu de
chasteté. Comme votre repas quotidien est offert, vous ne
tuez pas d'animaux. Vous ne pouvez même pas cueillir des
fleurs ou des feuilles, ni faire quoi que ce soit qui troublerait le
cours naturel des choses ; vous êtes complètement
inoffensif. En Thaïlande, nous devions même filtrer
l'eau que nous utilisions pour nous assurer qu'aucune
créature vivante ne s'y trouvaient - des larves de moustique
par exemple. Prendre la vie d'un être vivant, aussi
insignifiant soit-il, est totalement interdit.
Cela fait
maintenant vingt-cinq ans que je vis selon cette Discipline,
période pendant laquelle je n'ai pas commis d'action
karmique sérieuse. Quand on vit dans le respect d'un tel
système de règles de conduite, on vit de
façon très inoffensive, très
responsable. La parole constitue sans doute la partie la plus
délicate ; les habitudes verbales sont les plus difficiles
à briser et à abandonner, mais elles peuvent
aussi s'améliorer. Par la réflexion et la
contemplation, on commence à voir le caractère
malsain de proférer des idioties ou de commérer,
de bavarder sans bonne raison.
Pour vous,
laïcs, gagner votre vie de façon juste
représente un facteur qui est
développé par la connaissance des intentions
motivant vos actes. Vous pouvez vous appliquer à ne pas
nuire délibérément aux autres et
à choisir une activité professionnelle sans
conséquence négative pour qui que ce soit. Vous
pouvez, par exemple, essayer d'éviter la pratique
d'activités encourageant la consommation de drogues ou
d'alcool, ou d'autres constituant un danger pour l'équilibre
écologique de la planète.
Donc, ces
trois facteurs - Parole Juste, Action Juste et Moyen d'Existence Juste
- résultent de la Compréhension Juste ou encore
connaissance parfaite. Nous ressentons l'envie de vivre d'une
façon qui soit une bénédiction pour
cette planète ou, du moins, qui soit inoffensive.
La
Compréhension Juste et l'Aspiration Juste ont une influence
incontestable sur ce que nous faisons ou disons. Ainsi,
pañña, la sagesse, mène à
sila : Parole Juste, Action Juste et Moyen d'Existence Juste. Sila se
réfère à nos paroles et à
nos actes ; grâce à sila, nous contenons nos
pulsions sexuelles ou agressives - nous n'utilisons pas notre corps
pour tuer ou voler. De cette façon,
pañña et sila travaillent ensemble en harmonie
parfaite.
effort juste, attention juste,
concentration juste
L'Effort
Juste, l'Attention Juste et la Concentration Juste font
référence au coeur de notre être en
tant que centre de l'activité émotionnelle. Quand
nous pensons au coeur, nous le situons au centre de la poitrine. Nous
avons donc pañña - la tête, sila - le
corps, et samadhi - le coeur. Vous pouvez utiliser votre corps comme
une sorte de diagramme, un symbole visuel du Chemin Octuple.
Pañña, sila et samadhi sont tous trois partie
intégrante d'un tout, travaillant ensemble à la
réalisation et se supportant mutuellement comme un tripode.
Aucun ne domine les autres pas plus qu'il n'exploite ou ne rejette quoi
que ce soit.
Ils
travaillent ensemble : la Sagesse, résultant de la
Compréhension Juste et de l'Intention Juste, puis la
Moralité, formée de la Parole Juste, de l'Action
Juste et du Moyen d'Existence Juste, et enfin la Concentration
procédant de l'Effort Juste, de l'Attention Juste et la
Concentration Juste - c'est-à-dire un esprit
équilibré, paisible et serein sur le plan
émotionnel. La sérénité
décrit un état où les
émotions sont égalisées,
harmonisées. Elles ne sont pas instables. Il
règne un sens de joie intense, de tranquillité ;
l'intellect, les instincts et les émotions sont en parfaite
harmonie. Ils s'entraident, se soutiennent mutuellement. Ils ne
rivalisent plus les uns avec les autres et ne nous portent plus vers
les extrêmes ; pour cette raison, nous commençons
à ressentir une paix très profonde. Ce sentiment
de bien-être, d'absence de peur et
d'anxiété est le fruit de la pratique du Chemin
Octuple, un sentiment d'équilibre et de stabilité
émotionnelle. L'anxiété, le stress et
les conflits émotionnels laissent place à un
sentiment de bien-être intense. Il y a clarté ; il
y a paix, calme, connaissance. Cette réalisation du Chemin
0ctuple doit être développée ; ceci est
bhavana. Nous utilisons le terme de bhavana qui signifie «
développement ».
aspects de la méditation
Cet
équilibre émotionnel est
développé par la pratique de la concentration et
de la pleine attention, les deux aspects indissociables de la
méditation bouddhiste. Par exemple, au cours d'une retraite,
vous pouvez faire l'expérience de passer une heure
à pratiquer la méditation de type samatha, dans
laquelle vous concentrez simplement votre attention sur un objet -
comme, par exemple, la sensation de la respiration. Ramenez constamment
cette sensation à la conscience et maintenez-la de
façon à ce qu'elle aie une continuité
de présence dans votre esprit.
De cette
manière, vous vous tournez vers ce qui se passe
réellement dans votre propre corps, au lieu d'être
attiré vers l'extérieur par des objets
contactés par vos sens. Si vous n'avez aucun refuge
intérieur, vous vous aventurez constamment à
l'extérieur pour vous absorber dans des livres, de la
nourriture et toutes sortes de distractions. Mais ce mouvement
incessant de l'esprit est épuisant. Au contraire, la
pratique consiste à observer la respiration, ce qui signifie
que vous devez rester centré et ne pas suivre les tendances
à chercher quelque chose en dehors de vous-même.
Vous devez établir fermement votre attention sur la
respiration de votre propre corps et concentrer votre esprit sur cette
expérience. Quand la concentration est vraiment
établie, vous devenez littéralement cette
sensation, cette impression même. Quel que soit l'objet dans
lequel vous vous absorbez, vous devenez cela pour un certain temps.
Quand vous êtes vraiment concentré, vous
êtes devenu cette condition très paisible. Vous
êtes devenu tranquille. C'est ce que nous appelons le
processus de devenir. La méditation de type samatha est un
processus de devenir.
Mais cette
tranquillité, si vous l'analysez, n'est pas vraiment
satisfaisante. Elle est imparfaite parce qu'elle dépend
d'une technique, du fait d'être attaché et
absorbé dans quelque chose qui a un début et une
fin. Si vous devenez quelque chose, ce ne peut être que
temporairement, car le devenir est une chose changeante. Ça
n'est pas une condition permanente. De façon logique, si
vous êtes devenu quelque chose, le processus s'inversera :
vous arrêterez d'être cela. Ça n'est pas
une réalité ultime. Peu importe le niveau de
concentration que vous pouvez atteindre, il sera toujours un
phénomène conditionné et
insatisfaisant. La méditation de type samatha peut vous
mener à des états de tranquillité et
de bien-être très profonds, mais ces
expériences prennent toutes fin, aussi plaisantes soient
elles.
Maintenant,
si vous utilisez cet état de calme pour pratiquer la
méditation vipassana - qui consiste simplement à
demeurer attentif et laisser les choses suivre leur cours naturel, en
acceptant le caractère fondamentalement
imprévisible de cette expérience - le
résultat est la conscience d'un état de paix
intérieure. Cette paix est d'une autre qualité
que la tranquillité résultant de samatha, parce
qu'elle est parfaite, complète. La quiétude issue
de la méditation samatha possède, quant
à elle, quelque chose d'imparfait ou d'insatisfaisant,
même dans des états méditatifs
très raffinés et sereins. La
réalisation de la cessation, lorsque vous cultivez cette
expérience et que vous la comprenez de mieux en mieux, vous
confère la véritable paix, l'absence
d'attachement, Nibbana.
Samatha et
Vipassana sont donc les deux aspects de la méditation. Le
premier développe des états de concentration de
l'esprit sur des objets raffinés, la conscience devenant
ainsi elle-même raffinée. Mais être
extrêmement raffiné, avoir un intellect brillant
ainsi qu'une prédilection pour ce qu'il y a de plus beau
contribue à rendre insupportable toute chose un peu
grossière, à cause de l'attachement à
ce qui est délicat. Les gens qui ont
dédié leur existence à la poursuite du
raffinement sont certains de trouver la vie très frustrante
et angoissante quand ils ne peuvent plus maintenir de tels
critères.

rationalité
et émotion
Lorsque
l'on est attaché à la pensée
rationnelle, aux idées et aux concepts, on tend alors
à mépriser les émotions. Vous pouvez
prendre conscience de ce penchant si, lorsque vous commencez
à sentir quelque émotion, vous
réagissez en vous disant « Je n'en veux pas. Je ne
vais pas l'accepter ! » Vous n'aimez pas vous sentir
ému car vous avez tendance à
préférer vous réfugier dans le domaine
ordonné et rassurant de l'intelligence et de la raison.
L'esprit trouve une grande satisfaction dans son habileté
à être logique et raisonnable, dans sa
capacité à rendre les choses
contrôlables par la raison. Tout semble si clair et si net,
précis comme une formule mathématique, alors que
les émotions, elles, sont plutôt chaotiques,
n'est-ce pas? Elles ne sont pas raisonnables, elles ne sont pas
ordonnées et sont difficilement contrôlables.
Par
conséquent, beaucoup d'entre nous ont tendance à
ressentir du mépris, de l'aversion pour leurs
émotions. Elles nous font peur. Beaucoup d'hommes, en
particulier, sont très intimidés et
effrayés par leurs émotions car on leur a
inculqué l'idée, par exemple, qu'un homme ne
pleure pas. Quand j'étais enfant, comme à la
plupart des garçons de ma génération,
on m'a fait comprendre que les garçons ne versent pas de
larmes. Par conséquent, j'essayais de vivre selon ces
conventions que les garçons devaient respecter. On me disait
: « Tu es un garçon » et j'essayais de
me conformer à ce que mes parents me demandaient
d'être. Les idées prévalant dans notre
société influencent notre esprit ; c'est la
raison pour laquelle nous trouvons certaines émotions
très embarrassantes. Ici, en Angleterre, les gens les
considèrent généralement comme
très gênantes. Si vous vous montrez un peu trop
ému, ils ont tendance à penser que vous
êtes italien ou de quelque autre nationalité.
Si vous
êtes très rationnel et que vous avez tout compris
intellectuellement, le résultat est que vous ne savez que
faire quand les gens expriment leurs émotions. Si quelqu'un
se met à pleurer, vous vous demandez ce que vous devez
faire. Peut-être lui direz-vous : « Allons,
ressaisis-toi, tout est OK, mon vieux. Tout ira bien, il n'y a pas de
raison de pleurer ! » Si vous êtes très
attaché à la raison, vous aurez probablement
tendance à utiliser la logique pour écarter ces
démonstrations de sensibilité ; mais les
émotions ne répondent pas à la
logique. Souvent, elles réagissent lorsqu'elles sont
confrontées à la raison, mais elles ne lui
obéissent pas. Les émotions sont, par nature, des
choses sensibles et la façon dont elles fonctionnent nous
échappe parfois complètement. Si nous n'avons pas
étudié ou essayé de comprendre cet
aspect de notre existence, si nous ne nous sommes pas vraiment
épanouis et si nous n'avons pas accepté notre
sensibilité, alors les émotions nous semblent
très effrayantes et dérangeantes. Nous ne savons
pas de quoi il retourne car nous avons rejeté cet aspect de
notre être.
A
l'occasion de mon trentième anniversaire, je me suis rendu
compte que je manquais totalement de maturité sur le plan
émotionnel. Ce fut une date importante dans ma vie. Je
réalisai que j'étais un homme pleinement
arrivé à l'état d'adulte,
mûr dans le sens où je ne pouvais plus me
considérer comme un gamin, mais que, dans certaines
situations, je réagissais comme si je n'avais
guère plus de six ans. Je n'avais pas tellement grandi,
effectivement mûri à ce niveau. Même si
j'étais capable de sauver les apparences et de me conduire
en homme mûr en société, il m'arrivait
souvent de ne pas avoir du tout le sentiment de l'être.
J'avais de fortes tendances émotionnelles et certaines
phobies n'étaient pas résolues. Cela devenait
évident que je devais faire quelque chose à ce
sujet car l'idée de vivre le reste de ma vie dans un tel
état de sous-développement émotionnel
était une perspective plutôt
déprimante.
C'est
pourtant à ce stade que beaucoup de gens restent
bloqués. Par exemple, la société
américaine ne nous permet pas de nous développer
sur ce plan, de devenir adulte à ce niveau. Elle ne
reconnaît pas du tout ce besoin et, par
conséquent, n'offre pas aux hommes de rites de transition.
C'est une civilisation qui ne prévoit pas ce type
d'introduction au monde des adultes ; en fait, on s'attend à
ce que vous soyez immature toute votre vie. Vous devez agir en personne
adulte, mais être vraiment adulte n'est pas ce qu'on vous
demande. Le résultat est que très peu de gens le
sont. Les difficultés émotionnelles ne sont pas
comprises ou résolues, les tendances infantiles sont
simplement réprimées plutôt
qu'amenées à maturité.
La
méditation nous offre cette possibilité de
mûrir sur le plan émotionnel. Un niveau de
maturité idéal serait Samma vayama, Samma sati et
Samma samadhi, c'est-à-dire l'Effort Juste, l'Attention
juste et la Concentration Juste. Ceci doit être
contemplé, ça n'est pas quelque chose que l'on
trouve dans les livres. La maturité émotionnelle
parfaite comprend l'Effort Juste, l'Attention Juste et la Concentration
Juste. Elle est présente lorsque nous ne sommes pas
empêtrés dans toutes sortes de fluctuations et de
vicissitudes, lorsque nous sommes équilibrés et
clairs, capables d'être réceptifs et sensibles.
les
choses telles qu'elles sont
Avec
l'Effort Juste, il peut se manifester une sorte d'acceptation
détendue de la situation, au lieu de la panique
engendrée par la pensée qu'il nous incombe de
mettre tout le monde sur le droit chemin, de tout arranger et de
résoudre tous les problèmes. Nous faisons de
notre mieux, mais nous comprenons que ce n'est pas à nous de
tout régler.
A une
époque, lorsque j'étais à Wat Pah Pong
avec Ajahn Chah, j'avais pu constater que beaucoup de choses allaient
de travers au monastère. Je suis donc allé voir
Ajahn Chah et lui expliquai : «
Vénérable, telle et telle chose ne vont pas comme
il faut ; vous devez faire quelque chose pour résoudre ces
problèmes ! ». Il me regarda et me
répondit : « Oh, tu souffres beaucoup, Sumedho, tu
souffres beaucoup. Ça changera !... ». Je songeai
: « Il s'en moque ! Il a dévoué sa vie
à ce monastère et il le laisse
péricliter ! ». Mais il avait raison. Quelque
temps après, la situation commença à
s'améliorer et, juste en laissant le temps faire les choses,
les gens furent en mesure de voir les erreurs qu'ils commettaient. Il
est parfois nécessaire de laisser les choses se
dégrader pour que les gens puissent en faire
l'expérience. C'est ainsi qu'on peut apprendre à
éviter de suivre le même chemin.
Vous voyez
ce que je veux dire ? Quelquefois, les situations que nous vivons au
cours de l'existence sont simplement « comme ça
». Il n'y a rien que nous puissions faire, si ce n'est de
leur permettre d'être ainsi ; même si elles ne font
que s'aggraver, nous acceptons qu'elles s'aggravent, nous les laissons
suivre leur cours. Mais cela n'est pas là une attitude
fataliste ou négative ; c'est une forme de patience, c'est
être disposé à supporter une situation
et lui permettre de changer naturellement plutôt que
d'essayer, de façon égocentrique et volontaire,
de remettre tout en place, de tout épurer par aversion et
dégoût pour ce qui est confus et chaotique.
Le
résultat d'une telle attitude, est que, si le cours des
choses nous contrarie et nous met à l'épreuve,
nous ne sommes pas continuellement vexés, blessés
ou déçus par les
événements, ni déprimés ou
démolis par ce que les autres disent ou font. Je connais une
personne qui a tendance à tout dramatiser. Si quelque chose
va mal, ce jour-là, elle dira : « Je suis
absolument et complètement détruite »,
même si elle n'a fait l'expérience que d'un
problème mineur. Cependant, son habitude est
d'exagérer dans une mesure telle qu'une chose apparemment
insignifiante peut lui saper le moral pour toute la journée.
Si nous réagissons de la sorte, nous devrions nous rendre
compte qu'il y a là un grand
déséquilibre et que des
événements aussi insignifiants ne devraient pas
produire un tel effet.
Je me suis
rendu compte que j'étais très susceptible, alors
j'ai fait vœu de me défaire de cette tendance.
J'avais remarqué que je pouvais aisément
être offensé par des petits riens, des actes
insignifiants, intentionnels ou pas. Nous pouvons observer comme il est
facile de nous sentir froissés, vexés,
troublés ou soucieux - combien quelque chose en nous essaye
sans cesse de se montrer gentil, mais se sent toujours un peu
offensé par ceci et un peu blessé par cela.
A la
réflexion, vous pouvez voir que le monde est ainsi ; c'est
un domaine sensible. Sa nature n'est pas de chercher à vous
apaiser sans cesse et à faire en sorte que vous vous sentiez
heureux, sécurisé et positif. La vie
présente maintes occasions d'être
offensé, choqué, blessé ou
anéanti. C'est la vie. Il en va ainsi. Si quelqu'un parle en
haussant le ton, cela vous affecte. Mais ensuite, l'esprit peut en
faire toute une histoire et s'en offusquer : « Oh,
c'était vraiment blessant qu'elle me dise ça ;
vous savez, ce n'était pas un ton très
agréable. Je me suis senti vraiment choqué. Je
n'ai jamais rien fait qui puisse la blesser ». Notre tendance
à proliférer mentalement se manifeste ainsi,
n'est-ce pas ? ! - vous avez été
bouleversé, blessé ou offensé ! Mais,
par la suite, à bien examiner cela, vous réalisez
qu'il s'agit seulement de sensibilité.
Quand vous
contemplez de cette manière, vous n'êtes pas en
train de tenter de ne pas ressentir les émotions. Si
quelqu'un vous adresse la parole de façon agressive, par
exemple, ça ne veut pas dire que vous ne devez rien
éprouver du tout. Nous ne nous efforçons pas
d'être insensibles. Nous essayons plutôt de ne pas
interpréter la situation de façon
erronée, ce qui est automatiquement le cas si nous prenons
les choses au niveau personnel. Etre équilibré au
niveau émotionnel signifie que, si l'on vous tient des
propos blessants, vous êtes capable de les recevoir. Vous
possédez la force et l'équilibre
émotionnels nécessaires pour ne pas vous sentir
blessés, vexés ou
déstabilisés par les
événements de la vie.
Si l'on
est toujours froissé, offensé par l'existence, il
devient nécessaire de s'enfuir, de se cacher ou, encore, de
vivre en compagnie de flatteurs obséquieux qui nous disent :
« Vous êtes merveilleux !... - Vraiment ?... - Oui,
vous l'êtes !... - Vous le dites pour me faire plaisir,
n'est-ce pas ?... - Non, non, je le pense vraiment !... - Cette
personne, là-bas, ne pense pas, elle, que je suis quelqu'un
de merveilleux !... - Oh, c'est un idiot !... - C'est bien ce que je
pense !... ». C'est comme l'histoire de l'empereur et de ses
vêtements neufs, n'est-ce pas ? Il vous faut trouver un
environnement sur mesure où tout est conçu pour
vous rassurer et vous sécuriser, qui soit sans aucune menace.
harmonie
Quand
l'Effort Juste, l'Attention Juste et la Concentration Juste sont
présents, alors la peur est absente. Il y a absence de
crainte car il n'y a rien d'effrayant. Nous avons le courage de faire
face et de ne pas interpréter les choses de façon
erronée. Nous avons la sagesse de
réfléchir intelligemment et de contempler la vie.
Mener une existence morale nous procure un sens de
sécurité et de confiance proportionnel
à la force de notre engagement, de notre
détermination à faire ce qui est juste et
à éviter tout geste ou propos qui soit immoral.
Ainsi, la pratique forme un tout qui constitue une voie de
développement. C'est un chemin parfait puisque tout
contribue à soutenir et à aider au
développement de la voie : le corps, notre nature
émotionnelle - l'aspect sensible de notre nature, les
sentiments - et l'intelligence sont tous trois en parfaite harmonie et
se soutiennent les uns les autres.
Sans cet
équilibre parfait, notre nature instinctive peut nous
entraîner dans n'importe quelle direction. Si nous n'avons
pas d'engagement moral, alors les forces instinctives peuvent prendre
le contrôle. Si, par exemple, nous suivons nos pulsions
sexuelles, sans aucune référence à un
code moral, alors, nous commettons toutes sortes d'actions qui auront
pour résultat le dégoût de
nous-mêmes. L'adultère, la débauche et
les maladies transmises sexuellement sont la norme, ainsi que tout ce
que notre nature instinctive peut engendrer de perturbation et de
confusion quand elle n'est pas maintenue dans les limites de la
moralité.
Nous
pouvons utiliser notre intelligence à tricher ou bien
mentir, n'est-ce pas ? Mais, quand nous avons un fondement moral, nous
sommes guidés par la sagesse et par notre aptitude
à rester attentifs au moment présent ; cela
conduit à l'équilibre et à la force
sur le plan émotionnel. Cependant, nous n'utilisons pas la
sagesse pour supprimer la sensibilité. Nous ne cherchons pas
à dominer nos émotions par la pensée
et par la répression de notre nature
émotionnelle. C'est ce que nous avons tendance à
faire en Occident : nous avons utilisé notre
pensée rationnelle comme nos idéaux pour dominer
et éliminer nos émotions et, ainsi, devenir
insensibles à ce qui nous entoure, à la vie comme
à nous-mêmes.
Cependant,
par la pratique de sati - l'attention soutenue - et de la
méditation vipassana, l'esprit est totalement
réceptif et ouvert, ce qui lui confère cette
plénitude lui permettant de tout accueillir. Parce qu'il est
ouvert, l'esprit est aussi en mesure de s'observer, de contempler ses
propres réactions. Si vous concentrez votre attention en un
point, votre esprit perd cette capacité à
contempler - il est absorbé dans l'objet de votre
concentration et conditionné par la qualité de
cet objet. La capacité de l'esprit à se
contempler est possible grâce à l'attention
soutenue et entière, complète. Vous ne cherchez
ni à filtrer, ni à sélectionner. Vous
prenez simplement note que tout ce qui apparaît
disparaît. Vous contemplez que, si vous êtes
attaché à quelque chose qui se forme, cela ne
l'empêche pas de s'achever. Vous observez que, même
si elle semble attirante dans sa phase de commencement, cette chose
suit un processus de changement qui la mène à la
cessation. Alors, son pouvoir d'attraction diminue et nous devons
trouver quelque chose d'autre dans lequel nous absorber Une des
conséquences de notre humanité est que nous
devons toucher la terre, pour ainsi dire, accepter les limitations
inhérentes à cette forme humaine et à
la vie sur cette planète. Si nous procédons
ainsi, développer la voie qui mène à
la fin de la souffrance ne consiste pas à nous extraire de
notre expérience d'homme en nous réfugiant dans
des états de conscience raffinés mais, au
contraire, grâce à l'attention soutenue et
réceptive, à embrasser la totalité de
cette expérience - y compris les moments les plus divins.
Ainsi, le Bouddha indiquait le chemin vers une réalisation
totale plutôt qu'une échappatoire temporaire dans
la beauté et le raffinement. C'est ce que veut dire le
Bouddha lorsqu'il désigne le chemin du Nibbana.
le chemin octuple comme moyen de contempler
Sur ce
Chemin Octuple, les huit branches fonctionnent comme huit jambes qui
vous permettent d'avancer. Il ne s'agit pas d'une progression
linéaire comme « un, deux, trois, quatre, cinq,
six, sept et huit » ; en réalité,
chacune influence les autres. Vous ne commencez pas par
développer pañña pour pouvoir ensuite,
lorsque vous avez pañña, purifier sila, puis, une
fois sila développé, avoir alors samadhi, etc...
C'est ainsi que nous avons tendance à penser, n'est-ce pas ?
Il nous faut atteindre la première étape, puis la
deuxième et, ensuite, la troisième ! En
réalité, au niveau de l'expérience
vécue, le développement du Chemin Octuple
consiste en une réalisation momentanée, les
éléments formant un tout. Les
différents aspects s'entraident et leur réunion
forme les conditions nécessaires au processus de
développement ; ça n'est pas un processus
linéaire - bien que nous puissions être enclin
à penser cela parce que nous ne pouvons avoir qu'une
pensée à la fois.
Tout ce
que j'ai dit au sujet du Chemin Octuple et des Quatre Nobles
Vérités ne constitue qu'un guide pour votre
propre contemplation. Ce qui est véritablement important,
c'est que vous compreniez en quoi cela consiste en tant
qu'activité, plutôt que de vous saisir des
idées ou concepts que j'ai pu décrire. Il s'agit
d'un processus d'établissement du Chemin Octuple dans votre
esprit, qui utilise l'enseignement comme moyen de contemplation afin
que vous puissiez considérer ce qu'il signifie
réellement. Ne vous contentez pas d'être
sûr de savoir parce que vous avez
mémorisé que Samma dithi signifie «
Compréhension Juste » ou que Samma sankappa veut
dire « Pensée Juste ». Ce ne sont
là que de simples connaissances, des choses comprises au
niveau intellectuel. Quelqu'un d'autre pourrait vous contredire par :
« Je pense que Samma Sankappa veut dire... », et
vous de répliquer : « Pas du tout ! Dans le livre,
c'est écrit noir sur blanc : « Pensée
Juste ». Tu te trompes complètement ! »
Ça n'est pas cela, la contemplation.
Nous
pouvons traduire Samma sankappa par les mots «
Pensée Juste », mais aussi « Attitude
Juste », ou encore « Intention Juste » ;
nous pouvons ainsi chercher à comprendre quelle est
l'expérience que ces expressions décrivent. Nous
avons la possibilité d'utiliser ces indicateurs comme des
outils pour contempler et interpréter correctement
plutôt que de penser que ce sont des
vérités absolues que nous devons accepter de
manière conformiste, toute modification
d'interprétation constituant une
hérésie. Parfois, notre esprit fonctionne de
cette manière rigide, mais nous essayons de transcender
cette façon de penser en développant un esprit
plus flexible, capable de contempler un objet sous des angles
différents, à même d'observer, de
considérer et de s'interroger.
Mes propos
ont pour but d'encourager chacun d'entre vous à faire preuve
de suffisamment de courage pour considérer avec sagesse la
nature des choses, au lieu d'attendre que quelqu'un vous dise si vous
êtes prêts à réaliser
l'éveil. En fait, l'enseignement Bouddhiste vous invite
à être éveillé maintenant,
plutôt que faire quoi que ce soit pour devenir
éveillé. L'idée que vous devez faire
quelque chose pour devenir éveillé ne peut venir
que d'une compréhension incorrecte. Cela voudrait dire que
l'éveil n'est qu'une condition dépendant de
quelque chose d'autre - ça ne peut donc pas être
l'éveil. Il ne s'agit que d'une perception de
l'éveil. Quoi qu'il en soit, je ne fais pas
référence à un certain genre de
perception, mais à une attitude qui consiste à
être attentif à la réalité
du moment présent. C'est cela même que nous
examinons : nous ne pouvons pas encore observer demain et nous ne
pouvons que nous souvenir d'hier. La pratique de l'enseignement
bouddhiste est très immédiate, regardant les
choses telles qu'elles sont, elle ne concerne que l'ici et maintenant.
Comment le
faire ? D'abo