*
Compléter
sa pratique
L'art de la
méditation
*
|

Ajahn
Tiradhammo est le
moine titulaire du monastère de Dhammapala à
Kandersteg
en Suisse. Il fit ses débuts dans la méditation
bouddhiste en 1971 au Sri Lanka. En 1973, il partit pour la
Thaïlande
pour y étudier la méditation et c'est
là qu'il
entama la vie monastique comme novice. L'année suivante, en
1974, il reçut l'ordination de moine et passa neuf
années
d'entraînement et d'approfondissement spirituel en
Thaïlande,
dont six années avec Ajahn Chah. En 1982, il fut
invité
à Chithurst, le monastère d'Ajahn Chah en
Angleterre
placé sous la conduite spirituelle d'Ajahn Sumedho. De 1988
à
2005 il fut le moine Sénior de Dhammapala en Suisse. Il est
maintenant en Nouvelle-Zélande afin de venir en aide au
monastère Bodhinyanarama près de Wellington.
|
Compléter
sa pratique -
Causerie
donnée par Ajahn Thiradhammo à Cittaviveka,
Octobre
2003.
Tahn
Natthiko m'a demandé de dire quelques mots ce soir, me
disant
qu'il voulait s'inspirer de mes trente ans d'expérience de
la
vie monastique. C'est aussi pour moi un bon thème de
réflexion. Qu'est-ce que j'ai fait pendant ces trente
dernières années ?Au fil des ans, j'ai
vécu
beaucoup de phases dans ma pratique, en commençant
dès
la Thaïlande. Au début, j'avais une vision
très
simpliste de la pratique. Ayant juste terminé mes
études
universitaires, ma première idée était
de passer
six mois dans une grotte en Thaïlande, assis en silence, et
puis
ça y est, c'est l'éveil !C'était mon
rêve
initial. "Donnez moi simplement six mois et çà y
est, je rentre à la maison !".L'éveil, et puis
rentrer à la maison.
Eh
bien c'était il y a trente ans, alors vous voyez
à quel
point c'était un rêve. Je pense que la plupart des
gens
sont comme ça. On commenc la pratique de la
méditation
avec des concepts, des idées, des attentes et beaucoup de
rêves. Dans l'expérience véritable de
la
pratique, nous testons ces idées et ces concepts. Nous
découvrons par nous-mêmes. Je peux dire qu'en ce
qui me
concerne, je me suis efforcé pendant ces trente
dernières
années de compléter ma pratique et d'en faire le
bilan.
Je me
souviens de mes premières années dans le nord de
la
Thaïlande,
assis
dans ma petite hutte, essayant de garder une pratique très
simple. Je restais simplement assis à observer ma
respiration.
Je l'observais pendant des heures et des heures chaque jour.
J'étais
dans un monastère dédié à
la méditation,
ce qui fait qu'il n'y avait guère de distractions. Il n'y
avait rien d'autre à faire que méditer assis ou
méditer
en marchant. Ce n'était pas un monastère de la
forêt,
alors il n'y avait pas de routine : pas de méditation du
soir,
pas de méditation du matin. On nous laissait avancer, par
nous
mêmes. J'étais très sérieux
à cette
époque, ou peut-être dans l'erreur, je ne sais
pas, et
je me donnais vraiment tout entier à la pratique. Je
reconnaissais que j'avais une grande chance, car à cette
époque il y avait peu d'opportunités de cette
sorte en
Occident. Ainsi j'étais en Thaïlande, un pays
bouddhiste,
et ils étaient très
généreux de m'offrir
un endroit où pratiquer. Donc je pratiquais seize heures par
jour, assis et marchant, assis et marchant. Il n'y avait rien d'autre
à faire. Bien sur, sans aucune distraction pendant des
heures
et des heures chaque jour, pendant des mois à la suite,
l'esprit devient assez paisible. Mais comme le monastère
était
sur la carte touristique de Chiang Mai, un bon nombre d'occidentaux y
venaient.
Une
fois, je me souviens que j'étais assis en train de
méditer,
quand j'entendis des pas monter l'escalier. La porte s'est ouverte,
et un touriste est entré. Il me vit assis là,
puis vint
vers moi et dit "Bonjour, je m'appelle Joe Smith". Je
levais les yeux et dis : "Bonjour, je suis.., heu…, je
suis..
". Je ne me souvenais plus qui j'étais ! "Je
respire", c'est tout ce qui me venait à l'esprit. Bien
sur, cela n'a pas été une expérience
très
joyeuse ; c'était un peu effrayant. Vous comprenez, il a
fallu
que je consulte mon passeport pour savoir qui j'étais !Ces
jours de tranquillité étaient comptés
car je
pratiquais si diligemment que finalement même me nourrir
devint
une distraction, une perturbation de la concentration. On ne peut pas
vivre très longtemps sans manger, alors au bout d'un moment
je
suis tombé malade. C'était vraiment un choc
d'être
malade, parce que je ne pouvais pas continuer mes exercices de
méditation, alors toute ma confusion revint. La
concentration
ou le calme de l'esprit sont des états
conditionnés ;
si on pratique des exercices de concentration pendant longtemps on
peut faire l'expérience de la concentration, mais cette
concentration est conditionnée par les exercices. Quand je
ne
pus plus continuer les exercices, toute la confusion, tous les
soucis, toutes les pensées revinrent, et c'était
encore
pire qu'avant. Non seulement j'avais ma confusion habituelle, mais
c'était de la confusion après avoir connu la
tranquillité, et elle me semblait bien pire.
C'était la
confusion habituelle sur fond d'un calme antérieur. Alors
bien
sûr ma première réaction a
été :
"Le bouddhisme ne marche pas. Ça ne peut pas être
de ma faute. Ça doit être la faute du bouddhisme".
Heureusement
quelque chose en moi, une espèce d'intuition, ou une sorte
de
foi, me donnèrent une deuxième idée :
"J'ai
peut-être manqué quelque chose". Alors j'ai
regardé
dans un des livres bouddhistes et lu qu'il disait : "sila,
samadhi et panna". Oh oui, panna, qu'est ce que c'est ? Qu'est
ce que cet élément appelé sagesse ?
Peut-être
que j'ai manqué quelque chose, là. Alors je
réalisai
: "Je vais devoir recommencer au début, et revoir mon
idée de la pratique".En ce temps là, ma
compréhension de la sagesse était qu'il
s'agissait
essentiellement de connaissance. Alors la sagesse pour moi signifiait
étudier les Ecritures bouddhistes. C'était ainsi
que
j'interprétai le terme de "sagesse" utilisé
par le Bouddha. En fait, contempler les écritures me donna
un
bon peu de sagesse, d'une certaine manière. Il y a
différents
types de sagesse mentionnés dans les écritures.
Il y a
suta-maya-panna, qui est la sagesse issue des discours, de ce que
vous avez lu ou entendu. C'est le premier type de sagesse, le moins
élevé. Le second type est cinta-maya-panna, qui
est ce
que nous pensons et que nous contemplons. Le troisième, le
type de sagesse le plus élevé est
bhavana-maya-panna,
qui est la sagesse qui vient de la méditation et de la
contemplation. N'ayant pas beaucoup d'expérience de la
méditation, je pensais que la sagesse consistait
à
étudier les écritures. Mais après
avoir étudié
les écritures et médité encore
quelques années,
quelque chose semblait ne plus marcher.

Heureusement,
je trouvais les enseignements de Ajahn Chah qui étaient
alors
disponibles en traduction en Thaïlande.
Les
enseignements de Ajahn Chah semblaient très
équilibrés.
Bien sûr, il encourageait la concentration mais sans en faire
trop. D'après ce que je compris, il montrait que la
faculté
de sagesse venait non de la lecture des écritures, mais de
la
connaissance de soi. Par exemple, une personne lui demandait :
"Combien de temps dois-je rester assis chaque jour ? " Sa
réponse était : "Je ne sais pas, observez-vous.
De
combien pensez vous avoir besoin ".
Il plaisantait en disant que pour certaines personnes rester assis
longtemps c'était être comme une poule assise sur
son
nid. Pas très utile. Vous pourriez couver quelques
œufs, je
suppose. Bien sûr, certaines personnes peuvent avoir besoin
de
rester assises plus longtemps, mais l'essentiel c'était :
voyez par vous-même.
Quand
je me rendis compte qu'Ajahn Chah était vraiment
ancré
dans la sagesse, et qu'il savait comment la développer et la
cultiver, j'allai le voir, et finis par rester dans ses
monastères
en Thaïlande pendant les six années suivantes. Bien
que
ses enseignements aient été très
simples, il
fallait souvent un certain temps avant qu'ils ne "rentrent
vraiment dans le cœur". En Thaï, les mots qui
signifient
"compréhensio" sont "kow jaï",
littéralement "entrer dans le cœur". Les
enseignements d'Ajahn Chah entraient très bien dans
l'esprit,
je pouvais entendre ce qu'il disait, mais ils ne rentraient pas
vraiment dans le cœur. Je ne les comprenais pas vraiment
encore.
Je me
rappelle qu'un de ses enseignements parlait de maintenir l'attention
et la concentration quoique nous fassions, pas seulement dans la
salle de méditation mais aussi dans chaque
activité.
J'ai dû l'entendre une douzaine de fois. Un après
midi
cependant, j'étais assis dans ma petite hutte dans la
forêt
essayant de devenir paisible et calme. Et puis à trois
heures,
la cloche sonna pour appeler à puiser de l'eau. Avec la
chaleur, trois heures n'est pas le moment le plus agréable
de
la journée. Mais si je devais vivre dans le
monastère,
je réalisai que je devais coopérer. Alors je
sortis de
ma petite hutte pour aider à puiser l'eau. Je grommelai,
"cela
dérange ma méditation. J'aurais pu atteindre une
bonne
concentration si la cloche n'avait pas sonné". Et puis je
m'arrêtai et pensai : "Hé, Ajahn Chah nous a dit
d'être concentrés et attentifs quoi que nous
fassions.
Eh bien, puisque je vis dans ce monastère,
peut-être
devrais je essayer." Alors j'ai essayé de rester
concentré et attentif en marchant vers le puits, en aidant
à
tirer de l'eau, en distribuant l'eau dans tout le monastère,
en balayant la salle de méditation. Après
quarante-cinq
minutes comme cela, je retournai dans ma hutte et m'assis pour
méditer et, surprise : je me rendis compte que mon esprit
était vraiment paisible. Avant il m'aurait fallu une demi
heure avant d'arrêter de grommeler. Mais quand je m'assis, je
me rendis compte Eh bien, ça marche vraiment !". Bien que
j'aie souvent entendu les encouragements d'Ajahn Chah à
être
attentif, il fallut cet incident particulier pour que je comprenne
vraiment ce qu'il voulait dire.

Tout
nous enseigne
De
tous les enseignements que j'ai entendus d'Ajahn Chah, celui auquel
je réfléchis le plus souvent est très
simple. Je
ne le comprends toujours pas vraiment, alors j'y
réfléchis
encore maintenant. Il a dit : "Tout nous enseigne". Plus
tard j'y ai ajouté ma propre interprétation :
"Tout
nous enseigne si nous y sommes ouverts". Plus récemment
j'ai dit : "Tout nous enseigne, que nous le sachions ou non".
Pour moi cela veut dire que les enseignements nous viennent
à
différents niveaux, même si à notre
niveau de
perception habituel il ne nous semble pas que nous soyons vraiment en
train d'apprendre. Parfois c'est un sentiment profond, parfois ce
n'est qu'une vague intuition. Et c'est pourquoi j'ai dit que ma
pratique a été comme d'essayer de trouver un
équilibre,
plutôt que de ne recevoir les enseignements qu'à
un seul
niveau, le cerveau, le cœur ou n'importe où. Il
s'agit
d'essayer de les recevoir à tous ces niveaux
différents.
Pour moi cela s'accorde bien avec les quatre fondements de
l'attention, être attentif au corps, aux sentiments, aux
états
d'esprit et aux dhammas.
Parfois
les enseignements arrivent au niveau corporel. Equilibrer la pratique
ne veut pas seulement dire être conscient de marcher et de
s'habiller, par exemple, comme il est dit dans les
écritures,
mais apprendre vraiment le langage intérieur du corps. Par
exemple, pour comprendre la langue Thaï, j'ai besoin
d'apprendre
le Thaï. Apprendre le langage intérieur du corps
demande
un apprentissage différent. Il y a certains exercices dans
les
écritures qui nous aident à développer
la
conscience du corps. Mais ce que je veux souligner est un peu plus
profond. Parfois il arrive des expériences, et je ne peux
pas
les comprendre ici ou ici (indiquant la tête et le
cœur).
Comprendre ce que dit le corps n'est pas simplement
l'interprétation
du corps que fait le cerveau. Il s'agit d'être ouvert pour
accueillir le corps, à son propre niveau de
réalité,
à son propre niveau d'expression.
Pour
moi, apprendre le langage du corps est comme apprendre une autre
langue. Le corps parle une langue différente. Il ne parle
pas
"rationalité". Il ne parle pas
"émotionnalité".
On pourrait dire qu'il parle "physiqualité". Pour
comprendre ce langage, on peut commencer en développant la
conscience du corps ; s'accorder au niveau corporel. Nous
écoutons
le corps lui-même parler, sans essayer
d'interpréter
avec notre cerveau, mais en laissant simplement le corps parler par
lui-même.
A
d'autres moments, nous devons être conscient des sensations.
"Sensation" est la traduction habituelle du mot pali,
vedana. Dans l'enseignement bouddhiste, la sensation ou vedana c'est
le ton de la sensation. Il n'a rien à voir avec
l'émotion.
Bien que cela paraisse simple, c'est parfois difficile à
saisir. Je me souviens une fois en Angleterre je conduisais une
retraite de méditation sur le thème de la
sensation,
vous savez : plaisant, déplaisant, neutre ; plaisant,
déplaisant, neutre. Au bout de trois jour un homme vint vers
moi et me dit : "J'ai une question : Qu'est ce que c'est, la
sensation ?" Au bout de trois jours ! Je répondis :
"plaisant, déplaisant, neutre". Si simple, et
pourtant il ne saisissait pas.
Je me
rends compte que c'est en partie un problème de traduction.
Vous savez, les gens disent : "Comment vous sentez vous ? "
Vous ne répondez pas : "Eh bien, plaisant,
déplaisant
ou neutre". Vous dites "Je me sens bien", ou bien "Je
me sens en pleine forme", ou "Je me sens très mal",
ou quelque chose d'autre. Vous répondez habituellement en
termes d'émotions. Mais la sensation ou vedana c'est le ton
fondamental de la sensation, le ton général de
ces
émotions, qu'elles soient plaisantes,
déplaisantes ou
neutres. Mettre cette grille de lecture en application donne une
perspective différente. Quand on est
déjà dans
l'émotion, vous savez : "Je me sens bien", "Je
me sens heureux , il y a déjà une certaine part
de
personnalisation, ma forme particulière de bonheur ou de
tristesse, ou quoi que ce soit d'autre. Mais plaisant,
déplaisant,
neutre : à qui pourraient-elles appartenir ? Cette
façon
de voir rend l'expérience plus objective. Cela nous donne
une
manière différente de regarder les
émotions, qui
pour la plupart d'entre nous sont autrement très
chargées
individuellement. Parler en termes de plaisant, déplaisant
ou
neutre donne de l'objectivité. Il ne s'agit pas de nier
notre
bonheur, mais vous le voyez comme un sentiment agréable
plutôt
que "moi étant personnellement heureux", avec tout
l'investissement personnel dans ce bonheur. Cela divise la
réalité
personnelle en catégories.
Quand
Ajahn Chah expliquait le Dhamma, il donnait souvent des exemples
tirés de la nature, sur les fourmis et les feuilles dans la
forêt, et d'autres choses comme celles là. Bien
que je
sois né moi-même à la campagne, il ne
me serait
jamais venu à l'esprit de regarder les fourmis. Qu'est ce
que
ça a à voir avec le bouddhisme ? Les fourmis et
les
feuilles ? C'est à ce moment là que les paroles
d'Ajahn
Chah "toutes les choses nous apprennent" m'ont tellement
aidé. Vous savez, la première fois que je l'ai
entendu
je pensai "Que veut-il dire par Toutes les choses nous
enseignent ?" Il ne voulait certainement pas dire que toutes les
paroles nous enseignent, mais bien dire toutes les choses.
Ajahn
Chah avait l'habitude d'insister sur l'importance, par exemple, de
faire confiance à notre propre sagesse intuitive. Eh bien
sur,
je n'avais aucune idée de ce que cela voulait dire. Car les
enseignements de sagesse nous arrivent d'un maître, nous
sommes
des disciples du bouddha, alors qu'est ce que la sagesse a à
faire avec moi ? Dans ma recherche de sagesse, j'ai souvent
perçu
un besoin de recevoir une confirmation, ou une affirmation de ce que
je savais, ou pensais savoir. Au début je trouvais les
réponses d'Ajahn Chah à ce besoin assez
difficiles,
mais je les ai beaucoup appréciées par la suite.
Il
était le maître pour ne jamais donner une
réponse
directe. Quand on venait le voir et essayait d'obtenir une
réponse
directe, il adoptait toujours une approche différente. Au
début je pensais qu'il était un peu, comment
dire, pas
rusé… mais…. Peut-être ne
savait-il pas…. Ou
peut-être essayait-il de se moquer de nous, car il avait
aussi
le sens de l'humour.
Je
réalisai plus tard qu'il essayait de nous renvoyer
à
nous mêmes, vers cela qui est en train de poser la question
ou
qui cherche une réponse. Si nous cherchions une
réponse
en dehors de nous, auprès de lui, il nous renvoyait toujours
à
nous. Alors finalement, si vous le suiviez assez longtemps, vous
reveniez à vous-même. Il est fondamental pour la
pratique du Dhamma d'être capable de remettre en question ses
postulats de base. Nous commençons en posant des questions,
mais il est sans doute plus important de trouver qui les pose.
Souvent je finissais pas réaliser que mes questions venaient
de mon ego. Quand je posais une question à Ajahn Chah, en
fait
je voulais qu'il me donne ma réponse, ou au moins une
réponse
qui me plaisait. Je voulais que mes vues soient confirmées.
Je
voulais que ses réponses me plaisent, qu'elles me rendent
heureux et qu'elles me réconfortent, et affirment mon sens
du
moi.
Répondre
comme il le faisait était sa manière de nous
rediriger
vers notre propre sagesse intuitive. Nous devions apprendre
à
soulever des questions et à les laisser flotter un moment,
sans y chercher de réponse. Il me fallut un moment pour
réaliser que dans les enseignements du Bouddha, la sagesse
n'était pas simplement lire les écritures, mais
se
comprendre soi même, comprendre notre nature, le corps, les
sensations, les états d'esprit, mentalement et physiquement,
namma-rupa. Quand le Bouddha essayait de découvrir la
Vérité,
il s'assit et chercha en lui-même. Nous ne voyons jamais une
statue du Bouddha représentant le Bouddha en train de lire,
n'est ce pas ? Il méditait, et tout ce qu'il avait pour
méditer c'était juste son propre corps et son
propre
esprit. Il n'avait même pas le corps et l'esprit de quelqu'un
d'autre. Juste les siens. C'est là qu'il a trouvé
l'éveil. Ce n'était pas dans un livre, ce
n'était
pas à l'extérieur de lui-même, il
était
juste là, dans son propre corps, son propre esprit.
Ayant
passé tant d'années, quinze ans assis dans une
salle de
classe en regardant un tableau noir, avec un enseignant pour me dire
la vérité, la vérité avait
toujours été
pour moi "là dehors". Il m'a fallu un moment pour
tourner cette attitude dans l'autre sens. Je me souviens d'une fois
en ThaÏlande, nous avions des étudiants qui
visitaient le
monastère. Ajahn Chah leur dit très simplement :
"Laissez vos livres de coté, et lisez vos esprits".
Cela semble simple, mais comment s'y prendre ? Nous avons tous appris
à lire des livres depuis que nous sommes tout petits, mais
on
a appris à peu d'entre nous à lire nos esprits.
Quel
esprit Est-ce mon esprit
qui me lit, peut-être ? Mais c'est cela l'objet de la
méditation. Etre capable de lire son esprit, ou de lire
l'esprit.
Alors,
mes efforts pendant ces années ont consisté
à
approfondir ou à équilibrer mes idées
sur la
pratique. Cela veut dire les tester. Bien sûr, les tester
veut
dire que parfois nous échouons. C'est ça l'objet
des
tests. Parfois vous réussissez, parfois vous
échouez.
Je dois admettre qu'en trente ans -j'espère que cela va vous
inspirer - en trente ans je réalise que j'ai appris quelques
unes de mes leçons les plus importantes de mes
échecs,
pas de mes succès. Les succès sont secondaires ;
ils
vous donnent un coup de fouet temporaire, mais apprendre de ses
erreurs ou de ses échecs, ça ce sont des
leçons
très très importantes. Bien sûr, qui a
envie
d'apprendre d'un échec ? Qui veut même
reconnaître
l'échec, qui menace tant notre sens du moi, notre orgueil et
notre vanité. Mais pour moi, l'échec nous montre
notre
côté sombre. C'est là que nous ne
regardons pas,
que nous ne voyons pas. Pour moi, l'éveil ce n'est pas
éclairer la lumière. La lumière est
déjà
éclairée. L'éveil c'est
éclairer l'ombre,
où nous ne regardons pas, où nous n'avons pas vu,
ce
que nous avons ignoré. C'est éclairer notre
ignorance.
Cela
peut sembler paradoxal, mais, je l'espère, pas
décevant,
de dire que nous apprenons plus de nos erreurs. C'est là que
nous ne voulons pas regarder, notre orgueil et notre vanité,
les fondements de notre sens du moi, tout devient visible dans nos
échecs. Mais le succès peut être encore
plus
dangereux, à mon avis, car il entraîne plus
d'orgueil et
de vanité. Alors, mettre au jour et transformer le
côté
sombre, le côté perdant, c'est cela la pratique
pour moi
; apprendre de toutes choses, spécialement les choses que
nous
ne voulons pas voir, particulièrement celles que nous
estimons
inutiles ou sans valeur. Cela m'a été
confirmé
pendant la retraite de cet hiver.
Irritation
En
hiver nous avons trois mois de retraite monastique. C'est un bon
moment pour pratiquer et d'habitude c'est un moment de calme et de
paix. Mais cette année, après un mois de
retraite, j'ai
eu une brève rencontre avec quelqu'un. Par la suite, je
restais mal à l'aise ; peut-être pourrait on dire
que
c'était de la colère. Ce n'était pas
quelqu'un
du monastère. Si cela avait quelqu'un du
monastère,
j'aurais pu leur en parler et nous aurions tiré cela au
clair.
C'était quelqu'un rencontré par hasard au cours
d'une
promenade, et qui est parti ensuite. Je ne pouvais même pas
le
poursuivre et tirer cela au clair. Alors j'étais
là, au
milieu d'une retraite monastique, sans distraction, et il y avait
cette chose. Je l'appelais " colère " pour pouvoir
m'en occuper, et cette " colère " ne voulait pas
disparaître. Je trouvais perturbant d'avoir cette
colère
qui me harcelait au milieu de cet environnement monastique paisible.
Et puis finalement je m'y suis mis : Je réalisai : "c'est
une bonne opportunité pour apprendre".
Je
commençai à contempler cette irritation,
à
examiner ce qui arrivait. C'était une sensation physique
déplaisante dans la région du cœur.
Comme je la
regardais, cette "colère" se changea subitement en
quelque chose d'autre : "en rancune". Cela me surprit car
la personne envers laquelle j'éprouvais de la rancune
n'était
même pas là ! Ce n'était qu'un
souvenir, mon
imagination. Alors je considérais cette rancune pendant les
deux ou trois jours suivants. Je compris qu'elle était due
au
fait d'avoir été mal compris. Cela remontait
à
quelque chose arrivé des décennies auparavant. Je
commençais à la regarder, de façon
ouverte, à
la recevoir sans jugement. Ce faisant, cela commença
à
se dérouler. J'avais l'impression que cela se
déballait
tout seul. Ce que j'avais pris pour de la colère
s'avéra
avoir un mécanisme complexe. Il m'apparut que
c'était
une série de choses.
Après
la rancune, la peur apparut, peur de laisser cette rancune sortir,
peur qu'elle n'explose, et peur de ce que l'autre personne pourrait
faire si je la laissais sortir. La peur dura trois ou quatre jours.
Sous la peur, il y avait de la frustration. Je passais trois ou
quatre jours avec elle. Chaque jour ce sentiment que j'avais
appelé
" colère " se démêlait. Il
commença
à se démêler d'une façon
presque
mécanique. En se démêlant il s'ouvrait.
En
s'ouvrant il devint plus effrayant, parce qu'il n'avait plus de
forme. Il devint plus nébuleux et il devint plus gros. Il
devint plus gros que moi. Mais en se démêlant il
devenait moins solide et plus spacieux, et il avait plus de
flexibilité en lui. Quand j'atteignis le sentiment de
frustration, il semblait moins personnel. Il semblait plus universel.
Ce démêlage dura ainsi quelques semaines. Puis un
jour,
je notai que ce n'était qu'une énergie sans
couleur.
Elle n'avait ni couleur, ni texture, ni émotion. Je ne
pouvais
dire s'il s'agissait de rancune ou de frustration, ce
n'était
qu'une énergie qui palpitait, une énergie sans
couleur,
bien qu'elle ne soit pas plaisante. Je pouvais voir que ce
n'était
pas moi, et cela me faisait peur. Au moins, avec la colère
je
pouvais dire : " Bon, d'accord, c'est moi ". Mais en se
démêlant de plus en plus, elle se
réduisit au
niveau d'une sorte d'archétype. C'était une
émotion
basique, fondamentale. Et puis il n'y avait plus que cette
énergie,
palpitante. Une puissante énergie sans couleur ni direction.
Je ne pouvais pas dire qu'elle m'appartenait. Je pouvais juste voir
que c'était une force vitale. Et ce fut une
révélation
pour moi de voir que cette colère est une partie de notre
être. C'est une expression de la force vitale. Bien
sûr
elle a été polluée par des influences
négatives,
dans ce cas mes propres trucs, ma frustration, ma rancune et ma peur.
Mais à sa source ce n'est que la force vitale.
C'était
effrayant à comprendre, parce que je n'avais pas de
contrôle
dessus. Avec la colère, j'avais un certain degré
de
contrôle : je pouvais me taire, ou la laisser sortir, mais ce
truc, qu'est ce que c'est ?
Par
conséquent, il est important de travailler avec la
colère,
pas contre elle, parce qu'elle est une part de notre force vitale. Si
nous essayons de travailler contre elle, c'est comme essayer de nous
tuer nous même. C'est ce que font beaucoup de gens, ils
essayent d'étrangler leur colère. Ils essayent de
la
stopper, et ils deviennent déprimés, pleins de
rancœur,
et frustrés parce qu'ils vont contre leur force vitale.
Travailler avec la colère ne veut pas dire la laisser
s'échapper mais travailler avec elle, être capable
de
s'accorder avec elle au niveau où elle est cette force
vitale.
Une fois que nous pouvons la voir d'une façon
différente
elle prend un autre sens pour nous.
Je me
rendis compte que lorsque je pensais que ce n'était que de
la
colère, certaines pensées venaient me gronder :
"oh,
tu ne devrais pas être en colère. Trente ans de
méditation et tu es encore en colère". Mais quand
elle est devenue une énergie, une énergie
palpitante,
alors toutes ces voix se sont tues, parce qu'il n'y avait pas
d'histoire associée. Il n'y avait pas d'histoire, pas de
coloration, et aucun investissement personnel, car c'était
simplement une énergie vitale. C'est sûrement ce
que le
Bouddha nous disait, ne pas prendre les choses que nous voyons comme
une expression de nous-mêmes, mais être conscients
de ce
que sont leurs véritables implications, de quelle est leur
profondeur réelle. Souvent nous ne regardons que la surface,
nous ne voyons pas vraiment quelle est la source. Si nous cultivons
l'attention, la conscience, elles peuvent commencer à
pénétrer
au travers, à démêler les
émotions telles
que la colère.
La
colère n'est pas quelque chose à
étouffer ni à
étrangler, mais quelque chose qu'il faut explorer et
à
laquelle il faut s'ouvrir, qu'il faut découvrir. Elle doit
être transformée en quelque chose qui doit
être
éclairé. La pratique c'est éclairer
cette
qualité, pas la repousser au loin, ni essayer de
l'étouffer
ou de l'ignorer. La colère nous dit quelque chose
à
propos de nous même, que nous voulions l'entendre ou non.
Nous
devrions nous souvenir de l'enseignement d'Ajahn Chah, que "
toutes les choses nous enseignent ", et nous souvenir que les
choses que nous n'aimons pas sont sans doute celles dont nous
apprendrons le plus.

********
L'art
de la méditation
Ajahn
Thiradhammo
Le
titre de cette conférence est "L'art de la
méditation'~
J'espère que personne n'a pensé que cela allait
être
une exposition d'art présentée par des
méditants!
Nous devons choisir un certain titre pour ces conférences,
principalement pour situer des approches souvent bien
différentes,
parce qu'un sujet comme la méditation est
extrêmement
varié et qu'il comporte une gamme étendue de
connotations.
J'aurais
pu également nommer mon exposé "La science de la
méditation". Mais je pense que la plupart d'entre nous
comprennent le mot "science" comme étant quelque
chose de rationnel et s'appliquant plutôt de
manière
générale à des
phénomènes
extérieurs -- la science de la physique, de la chimie etc.
En
utilisant le mot "art", je veux mettre l'accent sur
l'aspect créatif de la méditation, et sur son
aspect
subjectif. C'est à nous qu'il incombe de faire quelque chose
pour réaliser cet aspect, ce potentiel inhérent
à
chacun de nous. Beaucoup de personnes tendent à penser que
la
méditation est juste une technique, un certain exercice
mental
à faire et, par la suite, à appliquer dans notre
vie
quotidienne. Mais comme celle-ci est par définition
très
organique, dynamique et changeante, en agissant ainsi, nous manquons
complètement la signification profonde de la
méditation.
En ce
qui concerne l'autre aspect du titre, "méditation",
il faut tout d'abord dire qu'il en existe bien des
définitions!
En fait, ce mot "méditation" est en lui-même
déjà une très mauvaise traduction du
terme
original bouddhiste. Alors comme premier exercice de l'art de la
méditation, nous allons oublier toutes les
définitions
du mot "méditation" que nous avons entendues! En
soi, cet exercice est l'un des premiers outils de l'art de la
méditation. Pour s'en souvenir facilement, nous
l'appellerons
"l'esprit du débutant". Il s'agit, par ex.,
d'abandonner toutes nos idées
préconçues et tous
nos souvenirs sur la méditation. Cet exercice est vraiment
l'un des aspects les plus importants de l'art de la
méditation.
En abordant cette approche, j'évite d'être absolu
en
disant, par ex., que vous DEVEZ faire ceci ou cela, mais
plutôt
que c'est la direction vers laquelle nous tendons. En fait, la
méditation concerne la vie. Mais si je disais simplement:
"La
méditation, c'est la vie", cet exposé deviendrait
très court! Il s'agit d'abord d'essayer de donner
à
certains une compréhension intellectuelle du sujet.
Cependant,
tout ce que les mots peuvent apporter, c'est éventuellement
une espèce de vision globale de ce que signifie la
méditation
en tant qu'art. Il faut relever d'autre part que, lorsque nous
méditons, nous n'essayons pas d'atteindre un but
préconçu
ou de réaliser des attentes particulières. Nous
nous
efforçons de réveiller l'esprit pour
être
conscient des choses telles qu'elles sont. Ceci n'est possible
qu'avec une attitude de débutant,
répétée
à chaque fois, parce que celui qui est un expert a
déjà
la tête pleine d'idées auxquelles il va
s'accrocher.
Quoi de plus naturel! "Moi, j'ai appris ceci; je sais cela etc.
!!!" Par contre, le débutant voit les choses d'une
manière fraîche et nouvelle, comme un jeune enfant
émerveillé, découvrant le monde pour
la première
fois. C'est cette attitude que nous nommons "l'esprit du
débutant" et c'est ainsi que la vie est
réellement.
Dans
la vie quotidienne, nous traversons un grand nombre
d'expériences
fort diverses; mais nous nous séparons d'elles lorsque nous
commençons à les interpréter. La vie,
c'est ce
que nous expérimentons initialement -- et quand l'esprit se
met à l'interpréter, il s'éloigne en
fait de ce
qu'est la méditation.
Un
aspect également très important de l'esprit du
débutant
consiste à essayer de s'ouvrir, de découvrir et
de voir
les choses. Il s'agit de s'éveiller à nos
idées
préconçues, là où l'esprit
est fermé,
prétendant: "Oui, oui, je sais tout cela"! En
réalité, chaque expérience est
parfaitement
nouvelle! Même quand nous revenons à la
même
place, il s'agit d'une expérience nouvelle, car les choses,
en
fait, ont changé; de même que l'endroit et
l'ambiance.
La méditation, donc, s'efforce de réveiller notre
faculté d'être conscient de
l'expérience directe.
C'est pour cette raison que l'esprit du débutant est
très
important, en ce sens que nous SOMMES des débutants. Nous
PENSONS seulement être des experts.
Un
autre aspect, très directement lié à
cet "
esprit du débutant", est l'attitude qui consiste
à
essayer d'amener notre attention au moment présent. Vous
avez
certainement tous entendu l'expression "ici et maintenant'~ Si
nous la considérons comme un idéal intellectuel,
cela
peut paraître magnifique. Mais lorsque nous la prenons comme
thème de méditation, nous réalisons la
difficulté d'en faire l'expérience. Par exemple,
en ce
moment-ci, combien d'entre nous sont-ils vraiment présents
"ici et maintenant"? Notre corps l'est, mais le sommes-nous
également avec notre esprit? Peut-être que
certains
d'entre vous sont en train de penser: "Oh, je dois bientôt
partir, j'habite loin, il ne faut pas que je manque le train..."
; vous n'êtes donc pas vraiment "ici" avec nous! Et
qu'en est-il de "maintenant"? Nous pouvons nous demander
combien sont attentifs et écoutent vraiment; nous entendons
des mots, mais il se trouve bien souvent aussi une petite voix qui
dit: "Ah, ça c'est intéressant, ça je
savais déjà, ça c'est stupide...!!! "
Ainsi,
ces simples mots "ici et maintenant", si nous les examinons
avec une approche intellectuelle, ne sont finalement ni
philosophiques, ni psychologiques. Pourtant, lorsque nous essayons
vraiment de les mettre en oeuvre, cela peut devenir la pratique d'une
vie entière -- être "ici et maintenant".
Dans
la pratique de la méditation -- et, cette fois-ci, je ne
parle
pas de la méditation elle-même mais de sa pratique
(en
fait, la méditation ne peut être
pratiquée, mais
seulement réalisée) --, il n'est pas vraiment
important
que nous soyons ou non en mesure de réaliser cet
état
de présence "ici et maintenant"; mais c'est dans son
exercice que nous découvrons ce qu'est réellement
ce
grand voyage de la méditation. Comme quand je vous ai
demandé
précédemment si vous étiez
présents "ici
et maintenant", je n'étais pas en train d'établir
un jugement à ce propos, mais je tentais simplement de
déclencher une certaine prise de conscience. Sommes-nous
"ici" Peut-être que nous le
pensons, mais le sommes-nous vraiment?
Lorsque nous observons ce
processus, nous pouvons justement voir les choses qui nous
empêchent
de l'être.
C'est
cela la pratique de la méditation; ce qui nous donne la
compréhension, la sagesse et la capacité de voir
les
choses telles qu'elles sont.
Peut-être que certains d'entre
vous commenceront à remarquer que l'art de la
méditation
vise à mettre l'accent sur l'expérience TELLE
QU'ELLE
EST, alors que d'habitude, nous tendons à la
déformer
par nos idées ou nos concepts. Nous pensons que les choses
sont comme-cà qu'elles devraient être
comme-ça ou
pourraient l'être, mais rarement nous les voyons comme elles
sont. Dans la pratique de la méditation, il est donc
essentiel
d'accentuer notre qualité d'attention et de conscience sur
ce
qui est simplement en train de se passer dans le moment
présent.
Encore une fois, ceci ne représente qu'un point important;
c'est une direction vers laquelle nous essayons de tendre, mais en
aucun cas il ne s'agit d'un dogme absolu.
Le
Bouddha a réalisé, comme chacun d'entre nous peut
le
faire, qu'il n'est pas des plus facile de simplement noter
l'état
d'esprit ou celui du corps. Il nous donna alors des moyens et des
méthodes pour développer certaines
qualités
pouvant nous aider à réaliser cette conscience
attentive. Ainsi nous revenons à ce mot
"méditation",
qui n'est pas une bonne traduction en lui-même, comme je l'ai
déjà dit auparavant. Le terme original bouddhiste
signifie plutôt culture ou développement. Car ce
que
nous faisons avant tout est d'essayer de reconnaître,
d'apprécier et, ensuite, de développer certaines
qualités de l'esprit que chaque être humain
possède
en lui -- ces qualités sont de la plus grande importance
dans
la pratique spirituelle. La plus connue, par ex., et qui est souvent
prise à tort comme le vrai but de la méditation,
est
celle que nous appelons "le calme de l'esprit". Il est
probable que beaucoup d'entre vous ont entendu parler de la
méditation en tant que tentative de réduire le
stress
et l'agitation quotidienne. C'est une des facettes de la
méditation
bouddhiste, mais très souvent, cet aspect particulier a
été
sorti de son contexte et redéfini par la suite comme LA
manière de méditer (et nous sommes toujours en
train de
corriger ces mauvaises habitudes!). Les gens entendent parler de la
méditation et s'imaginent parfois qu'il s'agit de quelque
chose qui est proche du sommeil.
Cet
aspect de "calme de l'esprit" fait certainement partie de
la méditation bouddhiste, mais c'est seulement l'un de ses
aspects et il doit être placé dans un contexte
approprié. Par ex., lorsque nous essayons de
reconnaître
la condition et la nature de ce corps et de cet esprit, il est utile
de ralentir le processus mental. Si nous essayons d'observer la
nature de l'esprit et si tout ce que nous voyons n'est qu'un
enchevêtrement inextricable de pensées,
d'idées,
de souvenirs, d'humeurs et de sentiments, nous ne savons plus quoi
observer! Par contre, si le processus mental est ralenti, ne
serait-ce qu'un peu, nous pouvons commencer à observer les
composants de ce continuum de séquences mentales. C'est donc
cet aspect de la méditation que nous associons à
la
réduction du stress, car nous pouvons
considérablement
réduire le nombre des complications et des
phénomènes
qui nous troublent d'ordinaire. Moins de complications et par
là,
donc, moins de confusion!
Dans
la méditation bouddhiste, cependant, cet apaisement des
séquences mentales, ce calme de l'esprit ne sont vraiment
que
des effets secondaires, le but principal étant ce que nous
appelons en anglais "collectedness", c'est-à-dire en
quelque sorte le "rassemblement", le "resserrement"
de notre attention si dispersée d'ordinaire. Pour ce faire,
nous choisissons un des nombreux objets du continuum mental et nous
essayons d'y porter toute notre attention. De nos jours, ceci est
facilement compris par la psychologie occidentale. Si vous
répétez
des mots simples, un mantra par ex., et si vous les
répétez
encore et encore, ramenant sans cesse l'esprit à ce simple
objet, alors il commence à devenir tranquille et calme. Mais
cet aspect de quiétude et de calme, cette
tranquillité
spirituelle, n'est pas, je le rappelle, le but principal. L'objectif
premier étant ce rassemblement de l'esprit autour de l'objet
d'attention.
Lorsque
l'objectif est atteint, l'esprit est calme. Habituellement, notre
attention se divise en une quantité de
phénomènes
psycho-physiques -- nous pouvons voir, écouter, sentir,
toucher, goûter et penser, tout ceci le temps d'un claquement
de doigts! Mais être capable de rassembler son esprit, de le
tenir " là" , démontre une grande adresse.
Cette capacité confère force et puissance
à la
conscience; elle l'aiguise et l'entraîne à se
fixer sur
un seul point, comme l'un des ces points qui brillent dans la salle
de méditation.
Lorsque
cette qualité de rassemblement est présente dans
l'esprit, alors le calme y règne également, mais
ceci
n'est qu'une des faces de la culture de la méditation
bouddhiste. Un très grand nombre de gens ont connu cet
état
de rassemblement et j'estime personnellement que les
expériences
d'unité et d'union sont en fait assez fréquentes,
lorsqu'elles sont comprises dans leur contexte. Pourtant, et
peut-être justement parce que ces expériences sont
profondes et extrêmement puissantes, beaucoup les
considèrent
à tort comme des "réalisations religieuses"
et, une fois vécues, ils se croient au bout du chemin! Et
même
si l'on n'a pas développé cette
qualité de
rassemblement de l'esprit, elle se produira d'elle-même de
temps en temps,selon la loi des probabilités. Lorsque nous
n'avons pas cultivé cette faculté de
resserrement, une
expérience psychique très puissante peut se
produire
lors d'un moment de concentration, mais elle disparaîtra
aussitôt.
Il est
bien connu que ceux qui ont des expériences de ce genre
tombent ensuite dans une grande confusion, parce qu'il s'agit de
phénomènes qu'ils n'ont pas
développés et
sur lesquels ils n'ont aucun contrôle.
L'expérience a
lieu, puis elle disparaît et ils s'étonnent: "Que
s'est-il passé?" Ceci peut même avoir un effet
désastreux, car d'aucuns chercheront à
recréer
l'expérience, ajoutant de l'agitation à leur
confusion.
Sur le plan de la pratique de la méditation
bouddhiste, c'est un point important, une réalisation
importante, mais dans le contexte approprié. Il ne s'agit au
fond que d'un début. Quoiqu'il en soit, je pense que cela
peut
amener beaucoup de personnes à réaliser qu'il
existe,
en dehors de la confusion, d'autres états d'esprit possibles.
Le
deuxième aspect de la méditation bouddhiste est
ce que
nous appelons "le développement de la conscience" ou
"développement de la clarté d'esprit".
Parfois on utilise le mot de conscience, dans le sens de conscience
attentive (en anglais: mindfulness ou awareness).
Par ex., en
essayant d'être vraiment présent "ici et
maintenant", nous pouvons observer les phénomènes
qui nous en empêchent. Nous remarquons que nous pouvons
devenir
conscients de notre" esprit baladeur" et de l'agitation du
corps (qui demande à bouger). Voilà ce que nous
révèle
la conscience. Ce que le Bouddha a recommandé à
chacun
n'est pas de prendre conscience de lumières spectaculaires
ni
de musique céleste. mais simplement du corps, des sensations
et des différents états d'esprit. Il a
souligné
l'importance d'une conscience attentive à ces aspects
particuliers, car ce sont eux qui constituent l'être humain.
Ils représentent la nature même de notre vie. Il
s'agit
donc là de l'aspect de la méditation qui nous
mène
vers la sagesse et la compréhension.
En
associant ces deux qualités de rassemblement d'esprit et de
conscience qui, bien que mentionnées
séparément,
n'en font qu'une (bien qu'il s'agisse de distinguer les
étapes),
nous obtenons une conscience rassemblée sur les
différents
aspects de notre vie. Cette conscience devient ce que nous
appellerons "l'investigation" (la conscience
investigatrice). Nous commençons à examiner la
nature
même de notre propre vie. Ainsi, de la même
manière
que, pour un peintre, peintures et tableaux représentent la
forme, pour la méditation, la forme, ...c'est la vie
elle-même! La vie est la forme!
Il est
très probable que, si cet exposé avait eu lieu il
y a
dix ans, seuls deux ou trois auditeurs se seraient
déplacés.
Mais l'intérêt aujourd'hui s'est beaucoup
développé
et révèle donc une certaine motivation et,
à mon
sens, une certaine expérience également.
Pourtant, même
à ce stade d'expériences et de connaissances de
la
méditation, nous sommes encore très souvent
menés
par nos concepts et nos idées à son propos. Je
pourrais
donc dire que la plus grande partie de mon enseignement vise
à
aider les gens à se débarrasser de leurs
idées
préconçues, à
"désapprendre"
leurs concepts sur la méditation. Je ne porte là
aucun
jugement, il s'agit d'un fait! A commencer par moi! Je le fais
encore. Je considère toutefois comme étant des
plus
utiles de souligner avec une grande force
l'intérêt
d'une approche expérimentale de la méditation.
Evitez
d'avoir de grandes idées ou des attentes
particulières,
mais simplement amenez cette qualité de conscience attentive
dans chaque situation de la vie quotidienne, telles que vous les
trouvez!
Cela
paraît très simple, mais ça ne l'est
pas. Un
jour, je me suis pris d'intérêt pour la musique. A
la
deuxième leçon, le professeur frappa une touche
du
piano et me demanda la note. Je répondis: "Pardon!?"
J'avais pensé que tout serait parfaitement simple; j'avais
lu
des livres sur la musique et toutes ces petites notes noires sur ces
lignes marrantes mais, une fois interrogé à la
leçon,
j'étais incapable de faire le lien entre le son et la note.
C'est pour cette raison que j'ai changé de cours. J'ai alors
opté pour la psychologie et j'ai
étudié comment
les rats perçoivent les sons!
Mais
au fond, c'est très simple. C'est vrai! Ce que j'aimerais
dire
surtout, c'est que ces instructions pour la méditation sont
vraiment extrêmement simples. A tel point... que nous pouvons
à
peine le croire. Nous les compliquons tellement! Je me rappelle que,
pendant mes cinq ou six premières années de
méditation,
mon esprit ne cessait de me répéter: "Alors,
c'est
tout Allez, il doit bien y avoir quelque chose d'autre!" Mais
c'est là que la vie et la méditation deviennent
indissociables; et nous sommes tous en vie... Nous nous interrogeons
sur le sens de la vie; nous n'en savons en fait pas grand-chose. Par
contre, si nous commençons à observer la nature
de
notre vie, nous découvrons que, pour la plupart d'entre
nous,
elle peut être définie comme étant la
somme de
beaucoup de complications à propos de rien. Il y a la vue,
les
sons, les odeurs; il y a le goût, le toucher; il y a la
pensée
-- et une quantité sidérante de complications
à
leur sujet!
Ce que
je cherche à expliquer, c'est que cet art de la
méditation
est au fond l'art de vivre. Mais bien sûr, c'est
l'évidence
même de cette déclaration qui nous
empêche de
prendre toute la mesure de sa pertinence. Nous sommes
aveuglés
en son centre. La méditation est donc un moyen certain de
créer un peu d'espace et de distance pour observer ce qu'est
la vie. Par exemple, nous sommes souvent pris dans nos
pensées;
nous commençons à penser à propos de
certaines
choses, alors que si nous pouvions juste observer --, c'est un point
essentiel de la méditation que de simplement observer --
nous
observons la pensée comme étant
pensée. Plutôt
que d'ETRE la pensée, ou d'être en train de
penser, nous
OBSERVONS la pensée simplement en tant que
pensée. Un
jeu d'enfants!
Parfois,
juste en observant le processus de la pensée, ce dernier
s'arrête automatiquement. Nous réalisons
à quel
point nous sommes étourdis. Par ex., en prenant le principe
"ici et maintenant", nous pouvons voir combien de temps
nous passons à spéculer sur le futur; ou bien il
y a
tous ces souvenirs du passé, d'hier, d'avant-hier... Nous
comprenons bien que ceci n'est pas "maintenant". Penser à
demain, se souvenir d'hier, pourquoi le faisons-nous? Cela ne
signifie nullement que nous devrions éviter de penser
à
demain ou de nous souvenir d'hier, mais la méditation nous
permet de voir quand l'esprit s'envole vers le passé ou vers
le futur. Cette observation s'effectue dans le moment
présent.
De plus, lorsque nous pensons à demain et parce que nos
pensées ont un pouvoir certain sur les
événements,
nous le faisons en termes de "faire ceci", "faire
cela". Puis, le lendemain, tout est différent et nous
sommes étonnés ou déçus.
Nous pouvons
bien reconnaître qu'il y a des choses à faire
demain,
nous pouvons préparer un plan général
pour
l'avenir, mais il faut aussi garder à l'esprit que RIEN
n'est
défini ni permanent. Il faut simplement le
reconnaître.
Nous pouvons envisager certaines possibilités, mais aucune
n'est absolue. Ainsi il n'y aura pas de surprise quand les plans
changent. Peut-être que quelques - uns penseront: "Oh, je
ne dois pas penser à demain". Puis, un jour, vient le
préposé aux impôts et il vous
arrête parce
que vous n'avez pas payé vos taxes! Ce n'est pas aussi
simple.
Comme dans toute autre forme artistique, les instructions paraissent
toujours très simples. Mais quand vient le moment de les
mettre en pratique, d'appliquer ces mots simples ou ces quelques
phrases-clés à une situation de la vie
quotidienne qui,
elle, est réelle, organique et dynamique, il devient alors
nécessaire d'être parfaitement conscient dans le
moment
présent pour en voir les effets.
Notre
maître de méditation était
très critique
sur les différentes techniques de méditation. Ces
techniques sont efficaces quand il s'agit par ex. de rendre l'esprit
tranquille, conscient ou concentré. Le problème
est
qu'ensuite, la technique devient une habitude. Finalement, nous ne
cessons de nous référer à cette
habitude et cela
revient à imposer une certaine rigidité
structurelle à
la vie. "La vie devrait se conformer à mes habitudes";
alors notre perception et nos relations avec la vie se font
à
travers ces habitudes! Il existe cependant une très humble
leçon que nous pouvons apprendre de la
méditation: "La
vie ne répond jamais à nos attentes." Par
conséquent, soit nous modelons les expériences de
la
vie selon nos habitudes, ce qui exige beaucoup d'adresse, soit nous
pulvérisons nos habitudes.
Nous
découvrons alors qu'il existe de nombreuses
manières
différentes de manipuler notre environnement, pour
l'intégrer
à nos propres habitudes, à notre propre
façon de
voir les choses. Et nous sommes perpétuellement
déçus,
continuellement frustrés. Certains parviennent
très
bien à cacher leurs émotions mais, petit
à
petit, la déprime s'installe. Par contre, en apprenant l'art
de la méditation, comme pour n'importe quelle autre forme
artistique, nous pouvons profiter de guides et d'instructions.
Identiques à de petits enfants qui apprennent à
marcher, nous devons apprendre par nous-mêmes. Nous devons
appliquer ces instructions dans notre propre vie, au milieu de nos
propres expériences. Et ça, c'est la
véritable
pratique! Nous utilisons les enseignements de base pour
découvrir
par nous-mêmes comment marcher. Dans le langage propre
à
la méditation, nous disons: apprendre à
être
conscient, éveillé et vivant, comme nous avons
tous le
droit de l'être. Le Bouddha nous encourage tous à
aspirer à cette perfection humaine.
Tout
au début, j'ai mentionné l'aspect
créateur de la
méditation et c'est ici qu'il intervient, car nous pouvons
devenir en quelque sorte les créateurs de notre propre vie.
Nous en sommes l'artisan, nous en faisons le moule. Cela ne signifie
pas simplement que "je peux faire ce que je veux", mais il
s'agit de comprendre dans notre vie les choses avec lesquelles nous
sommes en relation et auxquelles nous devons prêter
attention.
Exactement comme la nature même de ce corps; nous devons
d'abord savoir comment il fonctionne et, alors seulement, nous
saurons l'employer avec talent. L'ultime
créativité est
de savoir qui vous êtes. Vous pouvez vraiment savoir ce
qu'est
votre vie. Vous la voyez alors comme un organisme créateur,
qui croît et se développe; quelque chose qui est
réellement l'expression de la vérité.
Dans
beaucoup d'autres formes artistiques, comme par exemple la
poésie,
la peinture ou la musique, nous recevons parfois des impressions de
cette dimension. Elles réveillent en nous certains aspects
cachés. Mais il n'existe que la pratique "religieuse"
qui parvienne à réveiller tout le potentiel de
créativité d'un être humain, d'une vie
humaine.
Nous avons la chance d'avoir de plus en plus d"'étudiants"
en méditation et que ceux-ci aient plus de
compréhension
et d'expériences de ce qu'est véritablement la
créativité.
L'histoire
de la créativité de l'art de la musique, pour
n'en
mentionner qu'une parmi d'autres, est bien longue. Par contre, celle
de la méditation est encore en pleine exploration. Les gens
commencent seulement à comprendre de quoi il s'agit. La
méditation est la forme artistique des siècles
à
venir. André Malraux déclarait: "Le
vingt-et-unième siècle sera religieux ou ne sera
pas!"
Nous avons passé une longue période de l'histoire
humaine à développer les formes
extérieures de
l'art; mais durant les prochaines décades, les prochains
siècles, ce sont les formes artistiques
intérieures qui
s'épanouiront. Ce qui d'ailleurs constitue le seul espoir de
cette planète.
Finalement,
la créativité extérieure et
intérieure
s'uniront pour être la parfaite et éloquente
représentation d'une réalité
éternelle et
indivisible.
J'espère
ainsi que vous aurez pu apprécier à quel point
l'art de
la méditation, quoique simple, est aussi
extrêmement
profond. Nous utilisons ces exercices simples et c'est à
l'intérieur de ces simples choses que sont le corps et
l'esprit, que nous pouvons réaliser la
vérité
ultime. J'espère avoir été capable de
vous
donner quelques idées et même un peu d'inspiration!
on peut désormais télécharger ces textes sur le site du REFUGE
collection Théravada


