|
LE
DÉVELOPPEMENT DE LA VISION INTÉRIEURE
Le
bouddhisme comprend deux méthodes de développement
mental. L'une est le développement de la vision intérieure
(Vipassana), et l'autre celui de la tranquillité (Samatha).
Cette dernière ne vise que la concentration. Le méditant
est en permanence attentif à un seul objet, concentré
sur un seul point jusqu'à atteindre la tranquillité
parfaite. Ce type de développement mental n'amène pas à
comprendre la réalité, ni ses causes et ses effets. Il
n'apporte que la tranquillité. Le développement de la
vision intérieure, en revanche, tend à la compréhension
de la « vérité de l'existence » ou, en
d'autres termes, la connaissance de la matière et de l'esprit
ou des états mentaux.
Pour
commencer, j'expliquerai en quoi consiste le travail sur la
concentration dans le développement de la tranquillité,
car l'établissement de la concentration suivant cette méthode
ne peut être utilisé simultanément avec le
développement de la vision intérieure, et vice-versa.
Je
vous signale que cela est extrêmement important car, si l'on se
lance dans le développement de la tranquillité, une
fois que l'on a atteint la concentration, il est possible de passer
au développement de la vision intérieure. Mais il est
impossible d'atteindre la vision intérieure en pratiquant les
deux méthodes à la fois.
La
méditation tendant à la tranquillité s'obtient
en concentrant l'esprit sur un objet particulier. Il existe quarante
objets sur lesquels, selon la tradition, on peut fixer son esprit
pour aboutir à ce type de concentration. Les dix couleurs et
éléments, les dix états mentaux négatifs
ou souillures, les dix souvenirs, les quatre demeures sublimes, les
quatre méditations sans fin, la réflexion sur le
caractère répugnant de la nourriture et l'analyse des
quatre qualités primaires : solidité, cohésion,
chaleur et vibration. Chacun de ces objets peut être pris comme
thème de méditation pour pratiquer le développement
de la tranquillité. Mais la concentration sur ces objets ne
peut mener à la vision intérieure car l'objet de la
méditation doit être le changement des états de
l'esprit et de la matière. Et si la concentration peut
susciter de grands pouvoirs spirituels et un plaisir extraordinaire,
celui-ci demeure temporaire et aux antipodes de l'établissement
de l'attention qui conduit au nirvana. Seule la pratique de la vision
intérieure peut définitivement mettre fin à la
tristesse.
Avant
d'en dire plus long sur le développement de la vision
intérieure, il me semble que je devrais d'abord vous faire
comprendre ce qu'est la vision intérieure, sa fonction et son
utilité. En bref, la vision intérieure est la sagesse
qui nous permet de constater que les états de l'esprit et de
la matière sont impermanents ou transitoires, insatisfaisants
ou douloureux, impersonnels et sans « ego ». Ce que nous
considérons comme le « soi », ou « l'âme
», sont des notions erronées issues du fait que nous ne
connaissons pas la vérité absolue. En réalité,
le « soi » n'est qu'une succession extrêmement
rapide d'émergences et de disparitions d'états de
l'esprit et de la matière.
Maintenant
que nous savons que la vision intérieure représente ce
type de sagesse, quelle est donc sa fonction ? Elle consiste à
détruire tous les états mentaux négatifs cachés,
les désirs et les opinions erronées. Pour ce qui est de
son utilité, la vision intérieure nous apprend la
véritable nature des états de l'esprit et de la
matière. Mais qu'est-ce donc que cette vraie nature ? Il
s'agit de comprendre que les états de l'esprit et de la
matière ne durent pas, qu'ils sont envahis par la souffrance
et qu'ils ne constituent pas en soi une personnalité ou une
âme. En d'autres termes, le développement de la vie
intérieure ne crée pas les trois caractéristiques
de l'existence que sont l'impermanence, la souffrance et
l'impersonnalité, et ne vous donnent pas non plus l'illusion
que vous les percevez. Non. Ces trois caractéristiques de
l'existence sont là, dans la nature même. Mais qu'on les
voie ou qu'on les comprenne ou non, elles sont toujours là. La
raison pour laquelle nous ne les voyons ou ne les comprenons pas est
que nous n'utilisons pas les méthodes qui nous
permettraient de les percevoir ou de les analyser. Ce n'est qu'en
pratiquant les bonnes méthodes de développement de la
vision intérieure que nous pouvons percevoir l'existence
telle qu'elle est réellement.
Tel
est l'unique but du développement de la vision intérieure.
Aucune autre vertu ne saurait lui être attribuée. J'ai
lu des choses sur des gens qui, sans avoir étudié le
développement de la vision intérieure, prétendent
voir le ciel et l'enfer en fermant les yeux. D'autre se disent
capables de soigner les malades, ou de faire concevoir des enfants à
des couples stériles, toujour; grâce à la vision
intérieure. D'autres encore prétendent que le
développement de la vision intérieure leur permet
de deviner les numéros gagnants à la loterie et de
prédire l'avenir, de planer, de marcher sur l'eau, de
s'enfoncer dans le sol, de devenir transparents ou de pratiquer
toutes sortes de divination. Toutes ces performances n'ont aucun
rapport avec le développement de la vision intérieure.
Ces phénomènes extraordinaires ne peuvent se rattacher
qu'aux effets de la concentration. Le seul but de la vision
intérieure est de détruire les états mentaux
négatifs caractéristiques de l'esprit que sont le
désir, les opinions erronées et l'ignorance qui sont à
la base du cycle des renaissances (samsara). La sagesse a trois
sources qui sont :
1.
La méditation sur les enseignements transmis par d'autres.
2.
La réflexion personnelle sur la vérité de
l'existence, grâce à laquelle il est possible de
détruire temporairement les états mentaux négatifs.
3.
L'expérience personnelle qui permet de voir la vérité
des trois caractéristiques : impermanence, souffrance et
impersonnalité. Cette sagesse expérimentale est la
vision intérieure. C'est l'outil qui permet de détruire
entièrement et de façon permanente tous les états
mentaux négatifs.
Aucune
forme de sagesse ordinaire ne peut se comparer à
celle-ci. Seuls ces trois types de sagesse permettent de mettre fin
définitivement aux conditions qui entraînent les
renaissances. Il faut les pratiquer jusqu'à ce que les trois
caractéristiques de l'existence soient perçues
clairement. Tel était l'objectif de Bouddha dans son
enseignement, qui tendait à permettre à tous les
êtres de bénéficier du Dharma et de connaître
la vérité de la nature.
|